Elles ont participé avec ferveur aux mouvements de protestation arabes. En chair et en os ou en ligne. Mais 10 ans après le Printemps arabe, les espoirs des femmes – de divers horizons politiques, souvent jeunes – tardent à se réaliser.

Janie Gosselin Janie Gosselin
La Presse

« Comme femmes égyptiennes, on a avancé d’un pas, mais on a reculé de tellement », commente Maria* au téléphone.

L’avocate en droit de la personne préfère utiliser ce nom d’emprunt. Elle a fui son pays d’origine après le coup d’État de 2013 en Égypte. Elle estime s’être retrouvée dans la ligne de mire du gouvernement après avoir parlé à des médias internationaux. La femme dans la quarantaine a peur pour sa famille restée derrière.

Celle qui habite au Canada depuis 2018 a défendu de jeunes militants arrêtés dans la foulée des manifestations à la place Tahrir, devenue le lieu de rassemblement des militants, avec une coalition d’avocats bénévoles.

Au début du Printemps arabe en Égypte, les jeunes militantes étaient remplies d’espoir. Bouthaïna Kamel est devenue la première femme candidate au pays pour la présidentielle, se portant à la défense de tous les laissés-pour-compte de la société.

Le vent a rapidement pris une direction inquiétante pour les manifestants, après l’allégresse des premiers rassemblements.

Abus

Maria dit avoir vu des hommes comme des femmes être victimes d’abus aux mains des autorités. Mais les militantes féminines étaient particulièrement ciblées, estime-t-elle.

C’était clair qu’ils [les dirigeants] ont tenté de mettre les femmes dans un coin. C’était tellement sérieux, tellement risqué pour elles de prendre part à la révolution. Je me souviens d’un cas où une manifestante s’est fait agresser sexuellement. Les gens ont rejeté le blâme sur elle pour s’être rendue à la place Tahrir.

Maria, avocate en droit de la personne

Des volontaires ont mis sur pied une brigade anti-harcèlement sexuel pour protéger les femmes des attaques d’hommes en groupes durant les rassemblements.

Les violences sexuelles de forces de l’ordre – aussi rapportées contre des hommes – ont été documentées par des groupes de droits de la personne en Égypte. Amnistie internationale a aussi dénoncé en 2011 les « tests de virginité » administrés aux militantes arrêtées.

Malgré la menace de violence, des femmes ont continué de prendre part aux soulèvements dans le monde arabe. Même dans des pays conservateurs comme Bahreïn ou le Yémen, elles ont fait entendre leurs voix sur la place publique – même si les résultats des manifestations restent décevants dans ces endroits pour ceux qui les ont menées.

Tunisie

En Tunisie, berceau de la révolte, les femmes, principalement dans les grands centres urbains comme Tunis, jouissaient déjà d’un statut enviable dans le monde arabe.

Mais le rêve des défenseuses des droits des femmes n’a pas complètement abouti.

Ce n’est pas facile de garder la pureté d’une révolution. Il y a toujours une table de négociations, ça dépend des forces sur le terrain.

Henda Chennaoui, journaliste indépendante et militante féministe, jointe à Tunis

Ce n’est pas seulement le mouvement islamiste, mais aussi des forces réformistes qui ont pris le devant de la transition, dit-elle. « On s’est éloignés du rêve révolutionnaire de la dignité, de la liberté. »

L’urgence de la menace terroriste, la guerre en Libye, aux frontières de la Tunisie, ont aussi relégué certaines luttes au second rang.

« Il faut dire que dans l’euphorie de la transition démocratique et avec l’explosion du droit à l’expression, la Tunisie a connu une vraie tentative de mise en cause des droits des femmes qui suscite l’inquiétude, commente dans un courriel Rim Gtari, Tunisienne et Montréalaise. La liberté d’expression a été fragilisée dès le début à cause d’une minorité activiste salafiste ou conservatrice cherchant à imposer leur vision sociale rétrograde par la force de l’intimidation et même par des attentats. »

Titulaire d’un doctorat en droit civil, elle a publié en 2015 le livre L’égalité des femmes en Tunisie : histoire et incertitudes d’une révolution juridique. Elle s’est elle-même présentée à la première Assemblée constituante à la fin de 2011 pour représenter les Tunisiens vivant en Amérique et dans certains pays d’Europe. Elle s’inquiète de risques de répression, dans une société moins homogène qu’il n’y paraît.

« Il y a eu certaines avancées pour les classes sociales plus favorisées, note aussi de son côté Mme Chennaoui. Mais il y a une différence entre la femme qui vit à Tunis, dans une certaine classe sociale, aisée et éduquée, et celle au sud qui n’a pas accès aux soins, ne peut pas choisir son conjoint, est moins payée que l’homme et est exploitée dans les champs. »

Même si les rêves ne se sont pas concrétisés pour elles, la participation des femmes a contribué à ébranler les régimes, croit Maria. « Elles ont joué un rôle très important. C’est parce qu’elles étaient là que tout le monde s’est joint au mouvement, dit-elle. Quand c’est une véritable révolution, on voit des femmes manifester aussi. Et ça, les militaires l’ont reconnu tout de suite. »

* Nom fictif