(Berlin ) L’Allemagne réunifiée va célébrer son 30e anniversaire ce samedi, mais personne ne sera de la fête. Et ce n’est pas seulement à cause de la COVID-19. À peine plus du tiers des Allemands de l’Est estiment que la réunification est un succès.

XAVIER SAVARD-FOURNIER
Collaboration spéciale

Olaf Kolbatz a visité le monde plusieurs fois, il a fait des études universitaires en histoire et parle allemand, russe, français, anglais, espagnol et polonais. Anciennement guide touristique, il vient tout juste d’accepter un emploi comme enseignant d’histoire au secondaire en raison de la pandémie.

Il est aussi est-allemand. Et il a pris la fuite vers l’Ouest alors qu’il avait 25 ans.

« J’ai acheté un billet de train pour aller à Prague. On avait organisé tout ça, ma fuite. Je suis passé de Prague à Nuremberg. À l’aéroport, on disait déjà : il y a quelque chose qui se passe. Ils vont ouvrir le mur. Le 9 novembre, je suis arrivé à Berlin-Ouest dans un avion », raconte-t-il, attablé dans un café de Berlin, un large sourire au visage.

Si, pour plusieurs, la réunification s’est produite au moment de la chute du mur de Berlin, il s’est plutôt écoulé 11 mois entre les deux évènements. C’est pendant ce tournant, appelé « Die Wende », que le sort de l’unité allemande s’est joué, alors que l’ex-République démocratique allemande (RDA) allait finalement prendre comme constitution celle de la République fédérale d’Allemagne (RFA).

Olaf Kolbatz se souvient que cette période et les années qui ont suivi n’ont pas toujours été simples. Les moqueries, voire un certain mépris de la part de ses nouveaux compatriotes, étaient la nappe sur laquelle tous mangeaient à la grande réunion familiale allemande dans les années 90.

PHOTO ANDRÉANNE PLANTE, COLLABORATION SPÉCIALE

Olaf Kolbatz, Est-Allemand et enseignant d’histoire

C’était la joie de la réunification qui se transformait en une certaine tristesse. J’étais allemand, mais de seconde classe.

Olaf Kolbatz

Les différences se sont estompées avec le temps. Mais il remarque que les jeunes se définissent encore en termes d’Est et Ouest. Et les dernières élections fédérales ont démontré l’ampleur de la fracture qui subsiste.

« Tout d’un coup, quand j’ai regardé les résultats, c’était coupé en deux ! Ç’a m’a choqué, je pensais que c’était un pays unifié, une Allemagne », confie-t-il. En 2017, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD-extrême droite) a fait son entrée au Parlement allemand en faisant élire presque tous ses députés à l’Est, contre une poignée à l’Ouest.

Un succès ?

Selon l’analyse de 2019 sur l’état de l’unité du gouvernement fédéral, seulement 38 % des Allemands de l’Est estiment que la réunification est un succès et 57 % se considèrent encore de « seconde classe ».

On a insisté sur la réunification politique et, surtout, économique. […] Ce qu’on a négligé, c’est toute la dimension culturelle. Ça, on pensait que ça irait de soi. Or, je crois que la dimension identitaire, culturelle et émotionnelle aurait mérité beaucoup plus d’attention.

Claire Demesmay, politologue à l’Institut allemand de politique étrangère

Le DJan Kostka, chercheur à l’Université libre de Berlin travaillant sur les victimes du régime frontalier de la RDA, est du même avis. Si la question identitaire ne se posait pas vraiment auparavant, c’est parce qu’il y avait d’autres enjeux prioritaires. Mais il y a de nos jours une discussion pour reconnaître et respecter le vécu des Allemands de l’Est. Car l’oubli de ce passé explique en partie les frustrations présentes en ex-RDA.

Il y a d’abord la reconnaissance d’un patrimoine culturel. Puis, sur le plan politique, tout n’était pas mauvais, notamment au sujet de la place des femmes en RDA, beaucoup plus nombreuses qu’à l’Ouest à pouvoir travailler et occuper des postes considérés comme masculins.

« On a [aussi] une surreprésentation dans l’élite dirigeante, que ce soit sur le plan politique, économique ou intellectuel, des personnalités de l’Ouest. Ça soulève des questions », remarque Claire Demesmay.

À titre d’exemple, ce n’est qu’en juillet dernier que la plus haute cour d’Allemagne a accueilli une juge est-allemande, Ines Härtel. La chancelière Angela Merkel représente presque l’exception à la règle dans le domaine politique.

C’est aussi pour cela qu’Olaf Kolbatz compte bien raconter à ses élèves, à qui il enseignera l’histoire de la réunification dans les prochaines semaines, tout « ce qui était beau, intéressant et rigolo » à l’Est.