(BRUXELLES) Un peu partout dans le monde, l’heure est au déconfinement progressif. Les magasins vont rouvrir. Les écoles aussi. Pourquoi, alors, ne pas permettre aux individus d’élargir un peu le cercle de leurs fréquentations ? Certains pays jonglent délicatement avec le concept de « bulle sociale », nous explique notre collaborateur en Belgique.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

L’opération est délicate et la procédure, incertaine : comment, après des semaines de confinement, reprendre un semblant de vie sociale normale sans risquer de provoquer une seconde vague épidémique ?

Entre réouverture partielle des commerces et des écoles, certains pays évaluent également la stratégie de la « bulle sociale » élargie. C’est-à-dire que l’on pourrait désormais fréquenter de petits groupes de personnes dûment identifiées, et non plus se restreindre à sa cellule immédiate.

La première ministre écossaise, Nicola Sturgeon, a ainsi déclaré, la semaine dernière, qu’elle songeait à étendre la notion de « maisonnée » pour autoriser de « petits rassemblements » limités à une dizaine de personnes.

La Nouvelle-Zélande vient, pour sa part, d’adopter une politique d’expansion, qui permettra d’inclure, dans sa « bulle de contact », des membres de sa famille élargie, des soignants ou des personnes seules, pourvu qu’elles habitent la même ville.

Le gouvernement italien, enfin, a annoncé qu’il sera bientôt possible de rendre visite à des « proches », tout en respectant les distances et en portant des masques, ce qui cause d’ailleurs d’innombrables débats sur la notion même de « proche ».

Personne ne niera l’importance d’une reprise de la vie sociale, fût-elle à petite échelle. La stratégie de la « bulle sociale élargie » permet de briser l’isolement et de retrouver une apparence de normalité. On pourrait ainsi rendre visite aux grands-parents, voire organiser des BBQ dans sa cour avec son beau-frère ou des amis triés sur le volet.

Top 10

Mais attention : pour que les risques d’infection soient les plus limités possible et que la bulle soit efficace, les groupes doivent se résumer à peu de gens – on parle d’une dizaine – et toujours les mêmes.

Afin de garder le potentiel d’infection en circuit fermé, chaque membre du groupe doit en outre inclure, dans son top 10, les neuf autres personnes de ce groupe. Une fois le groupe fermé, il serait interdit de rencontrer quiconque en dehors de ce cercle, ce qui est probablement plus facile à dire qu’à faire.

C’est un compromis intéressant. On a agrandi le silo, sans pour autant voir tout le monde.

Catherine Linard, géographe de la santé à l’Université de Namur, en Belgique

Intéressant oui, mais avec des questions.

Comment, par exemple, faire respecter l’intégrité des bulles ? Pour Catherine Linard, ces réseaux informels sont tout bonnement « impossibles » à contrôler. Pas le choix, dit-elle, que de baser cette approche sur « la confiance » et la « compréhension de la population », ce qui impliquerait vraisemblablement une communication impeccable de la part des autorités.

Pour d’autres, cette stratégie pose des questions sociales cauchemardesques. Qui inclure dans sa bulle ? Et que faire si les personnes que vous choisissez pour votre top 10 ne vous incluent pas dans le leur ?

Voilà qui donne de sérieux maux de tête à Ross McKenzie, infirmier à Édimbourg, en Écosse, et père de deux enfants. « Pour les régions, c’est plus simple. Les cellules vont naturellement s’élargir aux grands-parents, aux amis proches et à la fratrie. Mais dans une ville plus cosmopolite, où il y a moins ce genre de liens, c’est différent. Personnellement, je n’ai aucune idée de qui je mettrais dans mon top 10. Et pour tout dire, je serais aussi inquiet que personne ne nous choisisse ! »

Confusion

Ces bémols expliquent peut-être pourquoi la Belgique a écarté cette option après l’avoir sérieusement considérée. Le pays se contentera d’amorcer son déconfinement progressif le 3 mai, avec la simple réouverture des magasins « non essentiels », comme c’est déjà le cas en Autriche et en Allemagne.

Ce choix risque toutefois de semer la confusion, estime la virologue Anne Op de Beeck, de l’Université libre de Bruxelles. Car une fois les magasins rouverts, « il sera compliqué de faire comprendre aux gens qu’ils peuvent faire du shopping, mais pas aller voir leurs grands-parents… »

Réserve entièrement partagée par Catherine Linard, qui dénote, de son côté, un certain flou dans la stratégie de déconfinement belge.

« Ça aurait peut-être été mieux de mettre un seuil clair [dans le nombre de contacts permis] et on s’en serait tenus à ça, conclut la spécialiste. Alors que maintenant, il y a peut-être des gens qui vont penser : on a le droit de faire les courses, ça veut donc dire que je peux voir mes proches. Ils ne vont pas vraiment se mettre de limites… »