La Turquie, qui soutient le gouvernement d’unité nationale (GNA) libyen face aux forces fidèles au chef rebelle Khalifa Haftar, intensifie son action en envoyant des troupes dans le pays nord-africain.

Marc Thibodeau
Marc Thibodeau La Presse

Le président turc Recep Tayyip Erdoğan a expliqué dimanche que le déploiement avait commencé « progressivement », quelques jours après avoir obtenu l’aval du Parlement.

L’initiative risque d’entraîner une nouvelle intensification du conflit déchirant le pays, qui a fait plus d’un millier de morts et des dizaines de milliers de déplacés.

Khalifa Haftar, ex-militaire que les États-Unis avaient tenté d’utiliser par le passé pour renverser le régime de Mouammar Kadhafi, est revenu dans le pays en 2011 alors que le dictateur était menacé par un soulèvement.

Il a pris le contrôle de Benghazi, dans l’est du pays, et a élargi progressivement sa zone d’influence, y compris dans le Sud, avant de lancer l’assaut en avril contre la capitale, Tripoli, à la tête de forces qu’il décrit comme l’Armée nationale libyenne (ANL).

Bien que l’homme fort de l’Est libyen dispose de l’appui de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis et de l’Égypte, ses troupes n’ont pas réussi à renverser le GNA, qui est reconnu par les Nations unies et appuyé par le Qatar en plus de la Turquie.

Un chercheur du Carnegie Endowment for International Peace, Frederic Wehrey, a indiqué en décembre, après un séjour à Tripoli, que l’ex-militaire avait l’avantage (momentum) « sur le champ de bataille » et semblait peu susceptible de « freiner ses ardeurs », particulièrement si ses soutiens étrangers continuaient de l’encourager.

M. Wehrey a ajouté que l’arrivée récente de mercenaires russes, démentie par Moscou, était susceptible de lui donner les moyens de finalement prendre Tripoli.

Lundi, les forces de l’Armée nationale libyenne ont confirmé de nouveau leurs ambitions offensives en annonçant avoir pris le contrôle complet de Syrte, une ville située à 430 kilomètres à l’est de Tripoli.

« Sauver » et se préserver

Nigar Göksel, une analyste de l’International Crisis Group, a indiqué dans une série de tweets que la Turquie espérait par son intervention « sauver » le gouvernement d’unité nationale du premier ministre Fayez el-Sarraj et préserver ses propres intérêts géostratégiques et économiques.

Ankara, relevait-elle, a conclu récemment avec Tripoli un accord de coopération qui prévoit, en plus d’une collaboration accrue en matière de sécurité, une démarcation des frontières maritimes lui permettant de faire valoir ses droits sur des zones de la mer Méditerranée riches en hydrocarbures.

Il reste à voir si l’intervention turque va aider à équilibrer les forces en présence en Libye et les amener « à s’asseoir à la table de négociations » pour tenter de dénouer la crise, a indiqué Mme Göksel.

À défaut d’un cessez-le-feu, une véritable crise humanitaire se profile dans la capitale, où le nombre de victimes ne cesse d’augmenter.

Samedi, une trentaine de personnes ont été tuées à la suite de frappes aériennes contre une école militaire qui ont été imputées par le GNA aux forces de Khalifa Haftar.

Réagissant aux annonces de la Turquie, l’Union européenne a appelé lundi les forces en présence à rechercher une « solution politique ».

Selon l’Agence France-Presse, le haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères, Josep Borrell, a dit craindre, à la lumière des derniers développements dans le pays, qu’on assiste à une nouvelle « escalade de violence ».

L’administration américaine s’est inquiétée pour sa part dimanche de l’action en Libye de combattants étrangers, parlant d’une « interférence étrangère toxique ».

Le pays demeure instable depuis le départ de Mouammar Kadhafi, qui a été renversé par des rebelles appuyés militairement par l’OTAN.