Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Le pilonnage a commencé.

Des avions de combat turcs ont lâché leurs bombes, hier, sur des cibles kurdes du nord de la Syrie.

Puis l’offensive terrestre s’est amorcée.

Au moins huit civils ont été tués. Des populations fuient. Des villes entières se vident.

Mais rassurons-nous. Le président des États-Unis d’Amérique veille au grain. Il l’a écrit, lundi, sur Twitter : 

« Si la Turquie fait quelque chose que je considère, dans ma grande et incomparable sagesse, comme ayant dépassé les bornes, je vais totalement détruire et anéantir l’économie de la Turquie. »

Tout va bien, donc.

Seul petit problème, Donald Trump n’a pas cru bon préciser ce qui, dans sa grande et incomparable sagesse, dépasserait les bornes.

PHOTO EVAN VUCCI, ASSOCIATED PRESS

« Si la Turquie fait quelque chose que je considère, dans ma grande et incomparable sagesse, comme ayant dépassé les bornes, je vais totalement détruire et anéantir l’économie de la Turquie », a tweeté Donald Trump, lundi.

Une toute petite journée de frappes aériennes et de tirs d’artillerie, c’est peut-être encore dans les limites de l’acceptable.

Alors quoi ? L’ouverture d’un nouveau front en Syrie, après huit ans de guerre civile, peut-être ?

Faudra-t-il attendre un désastre humanitaire ?

Faudra-t-il que les morts se comptent par milliers pour qu’une offensive turque contre les Kurdes de Syrie – alliés de l’Occident dans la lutte antidjihadiste – dépasse les bornes aux yeux du président ?

Faudra-t-il plutôt attendre le retour en force du groupe armé État islamique (EI) ?

On n’en sait rien, puisque les voies de Trump sont impénétrables. Mais ayons confiance. La stabilité d’une région entière repose sur un homme d’une incomparable sagesse. Qu’est-ce qui pourrait mal tourner ?

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J’ai côtoyé les Kurdes de Syrie, il y a deux ans, le temps d’un reportage sur la révolution du Rojava, ce territoire autonome né des cendres de la guerre civile.

Dans cette région dominée par les hommes, j’ai vu des femmes prendre leur destin en main. J’en ai vu prendre les armes, aussi, contre les djihadistes de l’EI.

Dans les écoles, j’ai vu des étudiants réapprendre leur langue, longtemps interdite par le régime syrien.

J’ai vu un peuple se réapproprier sa culture. Après les années de plomb, il se donnait enfin le droit de célébrer ses traditions en plein jour.

J’ai interviewé des élus vraiment élus. Ça peut sembler banal, mais ça ne s’était encore jamais vu en Syrie.

Bien sûr, cette drôle de révolution n’était pas parfaite.

La démocratie directe était sans doute imposée un peu trop… directement à la minorité arabe par les Kurdes, qui exerçaient une véritable mainmise sur le territoire.

Il y avait quelque chose de factice dans tout ça. Et quelque chose de terriblement fragile.

Et pourtant, il y avait aussi quelque chose d’exaltant dans cette improbable expérience politique menée à l’ombre de la dictature.

Il n’aura fallu qu’un coup de téléphone à la Maison-Blanche pour faire voler en éclats le rêve d’émancipation des Kurdes de Syrie.

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Les conseillers de Donald Trump l’avaient prévenu de ne pas abandonner les Kurdes, alliés cruciaux dans la lutte contre les djihadistes de l’EI.

Ils lui avaient expliqué en long et en large les conséquences que risquait de provoquer le retrait des troupes américaines en poste le long de la frontière turque.

Ces arguments n’ont pas fait le poids devant ceux de l’homme fort de la Turquie, Recep Tayyip Erdoğan, qui considère les milices kurdes comme des « terroristes » à écraser une fois pour toutes.

Après une simple conversation téléphonique avec le président Erdoğan, dimanche, Donald Trump a annoncé son intention de retirer les troupes américaines « des guerres ridicules interminables ».

Dans l’entourage de Trump, personne ne s’attendait à ça. Son annonce a pris de court les stratèges du Pentagone et du département d’État.

Comme tant de fois depuis le début de sa présidence chaotique, Donald Trump a refusé de s’en tenir au script prudemment écrit par ses conseillers.

Mais cette fois, les conséquences de son impulsivité risquent d’être fatales pour des milliers de gens.

Sur un coup de tête, le président a livré les Kurdes en pâture à la Turquie.

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Lindsey Graham appréhende un bain de sang.

« Priez pour nos alliés kurdes honteusement abandonnés par l’administration Trump », a tweeté hier ce sénateur républicain, pourtant très proche du président.

D’autres grosses pointures républicaines se sont jointes au concert de critiques. Dans cette tragique histoire, Donald Trump a réussi l’invraisemblable exploit de se mettre tout le monde à dos.

« Laisser nos alliés mourir est une grosse erreur », a écrit Nikki Haley, ex-ambassadrice des États-Unis – nommée par Trump – aux Nations unies.

Sur Twitter, Brett McGurk, ancien envoyé spécial responsable de la coalition internationale contre l’EI, ne s’est pas gêné pour le vilipender : 

« Trump a déclaré aujourd’hui que nous pourrions “écraser à nouveau l’EI” s’il se régénérait. Avec qui ? Quels alliés s’engageraient ? Qui se battrait dans de telles conditions ? »

Excellentes questions.

Pendant quatre ans, les Kurdes ont été au front de la guerre contre l’EI. Appuyés par les États-Unis et la coalition internationale, ils ont pourchassé les djihadistes jusque dans leurs derniers retranchements.

Dans cette guerre de tranchées, les Kurdes ont perdu des milliers de combattants.

Les Américains ? Une dizaine de soldats.

En mars, les Kurdes ont fait tomber le dernier bastion du « Califat » obscurantiste qui faisait trembler l’Occident. Ils ont fait beaucoup de prisonniers.

Ils détiennent aujourd’hui 12 000 djihadistes, dont 4000 étrangers dont personne ne veut.

Hier, l’un des centres de détention a été touché par une frappe aérienne.

Que se produira-t-il maintenant que les combattants kurdes seront occupés à défendre leurs villes et villages contre l’assaut des forces turques ?

Les djihadistes profiteront-ils du chaos pour se faire la belle ? Pour reprendre des territoires perdus ?

Pour rentrer chez eux, en Occident… et y perpétrer des attentats terroristes ?

Donald Trump a déclaré hier que la Turquie serait responsable de s’assurer que les djihadistes restent en prison.

Il a précisé que les États-Unis n’endossaient pas l’offensive turque et que c’était à son avis une « mauvaise idée ».

Dans sa grande et incomparable sagesse, il aurait peut-être dû y penser avant.