L’épreuve de force entre le premier ministre britannique Boris Johnson, partisan d’un Brexit sans accord, et l’opposition, soutenue par des conservateurs rebelles qui veulent à tout prix empêcher une sortie chaotique de l’Union européenne (UE), s’est poursuivie hier à Westminster, dans un climat électrique. Le leader conservateur y a perdu des plumes, mais à moins de deux mois de la date fixée pour le divorce – le 31 octobre –, le dossier du Brexit reste plus inextricable que jamais.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Qu’est-il arrivé au juste hier ?

Boris Johnson a subi deux importants revers politiques. La défection du député Phillip Lee, qui a traversé la Chambre des communes vers les bancs de l’opposition de façon ostentatoire, au moment même où le premier ministre britannique s’adressait aux députés, place les conservateurs dans une position minoritaire.

Cette position de faiblesse a contribué à une deuxième défaite pour Boris Johnson : une majorité de députés ont approuvé une motion qui leur donne désormais le contrôle de l’ordre du jour législatif.

Ce qui a ouvert la voie à la troisième manche de ce bras de fer. Celle-ci pourrait se jouer aujourd’hui, avec un vote probable sur un projet de loi qui, s’il devait être adopté, bloquerait le scénario d’un Brexit sans accord.

Phillip Lee, qui a rejoint les rangs du Parti libéral-démocrate, une formation europhile, a justifié son geste en reprochant au gouvernement Johnson de poursuivre « de manière agressive un Brexit aux conséquences dommageables » et de mettre ainsi « des vies en danger ».

Une étude de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement est venue ajouter du poids à ses propos. Publiée hier, celle-ci estime qu’en cas de Brexit dur, le Royaume-Uni perdrait 21 milliards d’exportations vers les pays de l’UE.

Ces rebondissements nous rapprochent-ils d’un accord sur le Brexit ?

Absolument pas. Car si la majorité des députés britanniques rejettent une sortie de l’UE sans entente, ils ne s’entendent toujours pas sur le contenu d’un éventuel accord. C’est pourquoi les ententes négociées par l’ancienne première ministre Theresa May ont été rejetées à trois reprises…

Comme le résume Philippe Lagassé, spécialiste de la politique britannique rattaché à l’Université Carleton, « tout le monde veut un accord, mais il n’y a pas d’accord sur l’accord ». Cette situation n’a pas évolué d’un iota depuis l’arrivée au pouvoir de Boris Johnson.

Or, les choses changent du côté de l’Union européenne. Trois ans après le référendum sur le Brexit, celle-ci est fatiguée des atermoiements de Londres.

« Boris Johnson avait misé sur un compromis avec l’UE, mais depuis le départ de Theresa May, il n’y a eu aucune avancée », souligne Frédéric Mérand, directeur du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal. Mais après trois rebuffades, les États membres de l’UE « sont à bout ». Il est loin d’être acquis qu’ils accepteraient de reporter une nouvelle fois la date du divorce dans l’espoir de trouver un accord de compromis.

La Commission européenne ne s’est jamais montrée aussi près d’un Brexit sans « deal », observe Frédéric Mérand.

Quelles sont les options pour Boris Johnson ?

Dès le vote d’hier, qu’il a perdu par 27 voix, le premier ministre conservateur a averti qu’en cas de nouvelle défaite, aujourd’hui, sur l’interdiction d’un Brexit sans accord, il déclencherait des élections.

Sauf que pour cela, selon les règles en vigueur à Westminster, il a besoin de l’appui des deux tiers des parlementaires, explique Philippe Lagassé. Or, il est loin d’être sûr que l’opposition et les conservateurs rebelles donneront le feu vert à de nouvelles législatives.

Pourquoi s’y opposeraient-ils ? Parce que le premier ministre a le pouvoir de choisir la date du vote. Compte tenu du climat de méfiance actuel, les députés craignent que celle-ci ne soit fixée… après le 31 octobre. Ce qui permettrait éventuellement à Boris Johnson de forcer un Brexit sans accord…