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L'industrie de la rançon en plein essor

L'État islamique réclamait près de 145 millions de... (PHOTO ARCHIVES REUTERS)

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L'État islamique réclamait près de 145 millions de dollars canadiens en échange du journaliste américain James Foley. Washington a refusé de payer et tenté de le libérer, en vain. Il a été décapité la semaine dernière.

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L'exécution du journaliste James Foley en Syrie relance le débat: faut-il verser des rançons pour libérer des otages? Malgré leurs démentis, il semble que certains pays européens - et même le Canada - paient parfois les terroristes. Résultat: le kidnapping s'est transformé en industrie qui génère maintenant des dizaines de millions de dollars chaque année, remplissant les coffres d'organisations comme Al-Qaïda et l'État islamique

Près de 145 millions de dollars canadiens. C'est la somme qu'exigeait l'État islamique pour relâcher le journaliste américain James Foley. Le reste de l'histoire est connu. Washington a refusé de payer et lancé une mission pour libérer Foley. Celle-ci a échoué. Et dans un dénouement qui a horrifié le monde entier, le journaliste a été décapité la semaine dernière.

L'attitude du gouvernement américain peut sembler cruelle. Mais selon les experts consultés par La Presse, c'est la seule façon de ne pas jouer le jeu des terroristes.

«La principale raison pour laquelle les États-Unis ne paient pas de rançon est simple: ça empire les choses. Ça met un prix sur la tête des autres citoyens et ça encourage les kidnappings», dit Daniel Benjamin, un ancien diplomate américain qui a été coordinateur du contre-terrorisme pour les États-Unis de 2009 à 2012 et est aujourd'hui directeur du John Sloan Dickey Center for International Understanding au Dartmouth College.

Officiellement, tous les pays tiennent le même discours: ils ne négocient pas avec les terroristes. Mais c'est un secret de polichinelle qu'en coulisses, plusieurs gouvernements, notamment européens, cèdent parfois à la pression populaire. Ils paient des rançons pour libérer leurs citoyens pris en otages.

La France, la Suisse, l'Espagne, l'Autriche, l'Allemagne et l'Italie, en particulier, ont été montrées du doigt dans plusieurs médias par d'anciens diplomates.

«À l'exception du Royaume-Uni, peu de pays européens ont vraiment une politique de ne faire aucune concession», dit Daniel Benjamin.

Des millions pour Al-Qaïda

Résultat: les contribuables occidentaux, ironiquement, se retrouvent aujourd'hui à payer une part non négligeable des activités de groupes comme Al-Qaïda ou l'État islamique.

«C'est nous qui nourrissons le terrorisme. C'est nous qui permettons aux groupes de s'équiper et de continuer dans la vague où ils sont partis. Des gouvernements occidentaux faibles, pour des considérations politiques un peu triviales, ont créé un problème international beaucoup plus grave», dénonce Michel Juneau Katsuya, ex-agent du Service canadien du renseignement de sécurité.

Une enquête du New York Times publiée le mois dernier décrit le kidnapping comme une véritable industrie. Depuis 2008, elle aurait permis aux organisations terroristes de récolter 165 millions$US depuis 2008. De cette somme, 125 millions US sont allés dans les poches d'Al-Qaïda et ses groupes affiliés.

L'ex-ambassadeur Daniel Benjamin explique que l'industrie du kidnapping a vraiment décollé à partir du milieu des années 2000, lorsque de nouvelles règles ont rendu le financement des activités terroristes par l'entremise du système bancaire international beaucoup plus difficile.

«Ça a eu beaucoup de succès et les terroristes ont dû trouver autre chose. Et les gouvernements européens, en acceptant de verser d'immenses sommes aux terroristes, leur ont fourni une solution», dit-il.

En 2012, Nasser al-Wuhayshi, chef d'Al-Qaïda dans la péninsule arabique, avait résumé les choses ainsi dans une lettre envoyée à des collaborateurs en Afrique du Nord.

«Kidnapper des otages représente un butin facile, écrivait-il. Je pourrais décrire l'activité comme un commerce profitable et un précieux trésor.»

Et le Canada?

Le Canada, lui, paie-t-il des rançons?

«Le gouvernement canadien ne verse aucune rançon et ne négocie pas avec les terroristes», a affirmé à La Presse le ministère des Affaires étrangères par courriel.

«En réalité, il y a toujours des canaux non officiels», dit Ronald Crelinsten, expert en terrorisme au Centre for Global Studies de l'Université de Victoria.

Quelques cas mettent en effet à l'épreuve la version officielle canadienne. En 2008, des membres d'Al-Qaïda au Maghreb islamique ont enlevé les diplomates canadiens Robert Fowler et Louis Guay au Niger. Ceux-ci ont finalement été relâchés 130 jours plus tard.

«Al-Qaïda n'est pas une agence humanitaire, ils ne m'ont quand même pas relâché pour mes beaux yeux!», avait alors dit M. Fowler à La Presse, qui a toujours dit croire devoir la vie à une rançon.

En 2011, un câble diplomatique du département d'État américain révélé par WikiLeaks citait un officiel libyen qui parlait de ce cas, affirmant que les deux Canadiens avaient été libérés «en retour d'une rançon». Citant des sources algériennes, le magazine Maclean's avait quant à lui affirmé que ce sont la Suisse et l'Allemagne qui ont payé pour la libération des otages canadiens. Ces pays avaient aussi chacun un otage sur place. Ils auraient conclu une entente avec le gouvernement canadien et versé 8 millions US pour les quatre captifs.

«Les efforts ou initiatives qui ont pu être pris par d'autres gouvernements sont des questions qu'il faut poser à ces gouvernements», avait dit à l'époque le premier ministre Stephen Harper.

En mai dernier, la libération de la religieuse québécoise Gilberte Bussière, capturée deux mois plus tôt par des membres du groupe Boko Haram au Cameroun, avait relancé la question. Des sources militaires avaient confié à l'Agence France-Presse que la libération faisait partie «d'un échange de prisonniers, avec des frais payés».

Pour Ronald Crelinsten, il est possible que le gouvernement canadien ne paie pas directement pour la libération de ses otages.

«Si c'est fait indirectement, ça permet peut-être au gouvernement de sauver la face, dit l'expert. Mais les effets sont exactement les mêmes.»

Et ces effets, c'est que les groupes terroristes savent qu'ils peuvent obtenir quelque chose en échange des citoyens de certains pays. Une compilation effectuée par le New York Times montre d'ailleurs qu'Al-Qaïda a pris 17 Français et 5 Espagnols en otages au cours des cinq dernières années, contre 3 Américains et 2 Britanniques.

«C'est un peu cynique à dire, mais c'est une simple question commerciale. Aujourd'hui, un Français a une plus grande valeur qu'un Américain», dit Ronald Crelinsten.

Selon Daniel Benjamin, le Qatar est aussi très actif et accepte souvent de payer les rançons pour les pays occidentaux dont les citoyens sont kidnappés.

«Le Qatar est peut-être le pays qui supporte le plus les mouvements islamistes dans le monde», rappelle M. Benjamin. Le faire par l'entremise de rançons lui permet d'atteindre ses objectifs... tout en s'attirant la sympathie des gouvernements occidentaux.

Tensions diplomatiques

Selon l'ex-ambassadeur américain Daniel Benjamin, Washington exerce une pression importante sur les gouvernements européens pour qu'ils cessent de verser des rançons.

«Nous sommes déjà agacés de voir que les États-Unis dépensent une plus grande portion de leur PIB pour assurer la sécurité internationale que nos partenaires européens - une sécurité qui profite à beaucoup de pays opportunistes. Alors, voir les pays européens alimenter directement le haut niveau de danger qui règne dans plusieurs régions du monde... Ça a de quoi nous mettre encore plus en furie», dit l'ex-ambassadeur.

M. Benjamin a refusé de commenter les relations entre le Canada et les États-Unis sur la question.

Mais le gouvernement américain n'est pas blanc comme neige non plus. Le 31 mai dernier, Washington a libéré cinq talibans emprisonnés à Guantánamo pour récupérer Bowe Bergdahl, un soldat américain capturé en Afghanistan en 2009. Même si aucun échange d'argent n'a eu lieu, l'ex-agent du renseignement canadien Michel Juneau Katsuya juge l'échange problématique.

«C'est la même logique, dit-il. Dès qu'on cède aux demandes, dès qu'on accepte une transaction, on joue le jeu des terroristes. On leur donne un levier et on ouvre la chasse à nos ressortissants dans le monde.»

La semaine dernière, le journaliste américain David Rohde, qui avait été enlevé par les talibans en 2008, mais avait réussi à s'échapper, a remis en question la politique américaine de ne jamais payer de rançons, s'interrogeant à savoir si elle avait causé la mort de James Foley.

Parions que les proches de Steven Sotloff, le journaliste américain que l'État islamique a aussi capturé et menacé d'exécuter, suivent le débat avec beaucoup d'angoisse.

Des paiements illégaux?

Par Mathieu Perreault

Quand Tom Keatinge a commencé ses recherches pour sa thèse de maîtrise sur les pirates somaliens, voilà quelques années, un contact au Foreign Office lui a dit: «Si tu trouves des liens entre les pirates et les shebab, surtout, ne nous en parle pas, parce que nous devrons alors cesser tous les paiements de rançons aux pirates.» Le banquier londonien, qui a réorienté sa carrière vers l'étude du financement des activités terroristes, ignorait alors l'importance que la question prendrait aujourd'hui.

«Depuis l'an dernier, la question est au premier plan: doit-on bloquer le paiement de rançons aux groupes terroristes qui prennent des otages?», explique M. Keatinge, qui vient de publier un essai sur le sujet dans la revue Foreign Affairs. Le G8, le Conseil de sécurité de l'ONU et le Conseil de l'Europe estiment que oui.

Mais ces prises de position ne sont pas musclées, déplore A.D. Kendall, blogueur responsable du site MoneyJihad, spécialisé dans le financement du terrorisme. Même si de tels paiements sont interdits par le Groupe d'action financière (GAFI), accord international contre le financement des organisations terroristes et des trafiquants de drogue, il est difficile pour un État de démontrer qu'un autre État ferme les yeux sur le paiement de rançons aux groupes terroristes, dit Dane Egli, politologue de l'Université Johns Hopkins qui a été responsable du dossier des otages à l'Agence nationale de sécurité (NSA) du gouvernement américain.

Et surtout très délicat sur le plan diplomatique, ajoute Lorne Sossin, professeur de droit de l'Université York à Toronto qui a fait partie d'un groupe de 11 universitaires consultés par le ministère de la Justice du Canada, l'an dernier, au sujet des lois touchant le financement du terrorisme.

Au Centre d'analyse des opérations et déclarations financières du gouvernement du Canada (CANAFE), responsable des enquêtes sur le financement du terrorisme, le relationniste Peter Lamey indique que le CANAFE «s'intéresse à toutes les transactions financières impliquant les groupes terroristes», mais précise que «même si le CANAFE faisait un rapport aux forces de l'ordre au sujet d'une personne qui a payé une rançon, ça ne voudrait pas dire que nous considérons le paiement de rançons comme du financement du terrorisme». M. Lamey a transmis à La Presse un rapport de 2011 sur les pirates somaliens du GAFI concluant que les rançons pourraient être «exploitées par des groupes terroristes régionaux comme source de financement».

Assurances

L'autre problème est lié aux assurances indemnisant les entreprises qui versent des rançons pour leurs employés. Il s'agit le plus souvent de sociétés britanniques ou américaines, dit Dorothée Moisan, journaliste française qui a publié l'an dernier le livre Rançons. Enquête sur le business des otages. En 2011, la société Hiscox avait retardé un paiement de 12 millions d'euros à la société française Areva, qui venait de verser cette somme en rançon pour trois de ses employés, alléguant que ce paiement pourrait être considéré comme du financement d'activités terroristes. «Beaucoup trouvent qu'il y a une certaine hypocrisie du Royaume-Uni, où a été inventé ce type d'assurances dans les années 70», dit Mme Moisan.

Selon Mme Moisan, après la crise islamiste au Mali en 2012-2013, la France a changé de position sur le paiement de rançons aux groupes terroristes: jusqu'alors, elle bloquait les discussions sur le sujet au sein des instances européennes, mais depuis, elle propose d'en discuter l'encadrement - et ce sont maintenant l'Allemagne et l'Italie qui s'opposent à des normes européennes sur le sujet.

Tom Keatinge, l'auteur de l'essai de Foreign Affairs, veut maintenant démontrer empiriquement qu'interdire les rançons diminue le risque d'enlèvements. «Si on pouvait faire cette preuve, ça aiderait beaucoup à convaincre les pays qui ferment encore les yeux», dit M. Keatinge.

Des cas célèbres depuis le 11 Septembre

Louis Guay et Robert Fowler

Le 14 décembre 2008, des membres d'Al-Qaïda au Maghreb islamique enlèvent les diplomates canadiens Robert Fowler et Louis Guay au Niger. Les otages sont libérés après 130 jours d'enfer. «Ils ne m'ont quand même pas relâché pour mes beaux yeux», avait dit Fowler, estimant qu'une rançon avait été versée. Le Canada a toujours nié avoir payé les ravisseurs, mais n'a pas exclu que d'autres gouvernements aient pu le faire. Dans un câble dévoilé par WikiLeaks en 2011, un ministre libyen affirmait qu'une rançon avait été versée dans ce cas, mais il n'en précisait ni la source ni le montant.

Daniel Pearl

Le 23 janvier 2002, le journaliste américain Daniel Pearl, du Wall Street Journal, est kidnappé au Pakistan par des militants islamistes. Le groupe fait plusieurs demandes aux États-Unis, notamment la libération de tous les Pakistanais détenus en sol américain pour terrorisme. Une rançon de 2 millions US est ensuite exigée, mais les demandes restent sans réponse. Une vidéo montrant Pearl se faisant décapiter est ensuite diffusée. Des membres d'Al-Qaïda seront plus tard arrêtés pour l'enlèvement et l'exécution.

Bowe Bergdahl

Le 31 mai dernier, cinq talibans emprisonnés à Guantánamo sont libérés et échangés contre Bowe Bergdahl, soldat américain capturé par les talibans en 2009. L'échange soulève les critiques de plusieurs politiciens et analystes américains, qui font valoir qu'il va à l'encontre de la politique américaine, qui consiste à refuser de négocier avec les terroristes. Le transfert est aussi déclaré illégal par le Government Accountability Office, le chien de garde du gouvernement américain. La controverse est amplifiée parce qu'on soupçonne que Bergdahl avait déserté l'armée avant d'être enlevé.

Amanda Lindhout

Le 23 août 2008, la journaliste et travailleuse humanitaire canadienne Amanda Lindhout est kidnappée en Somalie par un petit groupe islamiste. Nigel Brennan, photojournaliste australien, ainsi qu'un traducteur et un chauffer somaliens sont également pris en otages. Une rançon de 2,5 millions est exigée. Le traducteur et le chauffeur sont ensuite libérés et la rançon est baissée à 1 million. Après 15 mois de captivité, les familles de Lindhout et Brennan paient les rançons demandées et les deux otages sont libérés. Lindhout, qui avait 27 ans au moment du enlèvement, a affirmé avoir été battue et torturée en captivité.

James Foley

Le 22 novembre 2012, le journaliste américain James Foley est capturé dans le nord-ouest de la Syrie. Il finit dans les mains de l'État islamique, qui réclame une rançon de 100 millions d'euros (environ 145 millions de dollars canadiens) pour sa libération. En juillet 2014, une opération impliquant des forces spéciales américaines échoue à le libérer. Le 19 août, l'État islamique diffuse une vidéo qui montre le journaliste en train de se faire décapiter.




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