Des affrontements entre la majorité kirghize et la minorité ouzbèke ont fait plus de 100 morts et 1250 blessés depuis vendredi soir dans le sud du Kirghizistan. Le gouvernement provisoire de cette instable ex-république soviétique reconnaît avoir perdu la maîtrise de la situation.

Mis à jour le 14 juin 2010
Frédérick Lavoie, collaboration spéciale LA PRESSE

Maisons et édifices brûlés, corps calcinés dans les rues, fusillades de jour comme de nuit, population en fuite. Depuis trois jours, Och et Djalal-Abad, deuxième et troisième villes du pays, sont livrées aux exactions et au pillage de plusieurs bandes armées.

 

Si l'élément déclencheur précis des violences reste nébuleux, la mèche était courte et facile à allumer. Les tensions entre les deux communautés dominantes sont constantes dans le sud du Kirghizistan, situé dans la très multiethnique vallée de Ferghana. Il n'y avait toutefois pas eu d'affrontements aussi violents entre Kirghizes et Ouzbeks depuis 1990.

Selon Danil Kislov, rédacteur en chef du site d'information Ferghana.ru, celui qui a mis le feu au poudre, c'est l'ex-président Kourmanbek Bakiev, chassé du pouvoir par la rue le 7 avril dernier. «Ses hommes ont répandu des rumeurs à l'effet que des Ouzbeks avaient violé des femmes kirghizes, et vice versa.» Il n'en fallait pas plus pour que la jeunesse désoeuvrée de cette région pauvre prenne les armes et laisse libre cours à sa colère nationaliste, croit M. Kislov.

En exil en Biélorussie, Bakiev a fermement démenti toute implication dans les troubles. Coupable ou non, le clan de l'ex-président, originaire de la région de Djalal-Abad, conserve une très forte influence dans cette partie du pays. C'est d'ailleurs dans le sud que Bakiev s'était réfugié en avril, tout juste après l'invasion du siège de la présidence par une foule en colère. Il avait ensuite été contraint de quitter le pays.

Le couvre-feu en vigueur 24 heures sur 24 et l'état d'urgence décrétés hier par le gouvernement provisoire dans le sud risquent donc de rester sans véritable effet. «Si le gouvernement avait eu les ressources nécessaires, il aurait peut-être pu calmer le jeu. Mais dans le Sud, ils n'ont pas de soldats et doivent en envoyer du Nord. Les policiers de la région, eux, restent fidèles à Bakiev», souligne M. Kislov.

Pour faire face à la menace de guerre civile, le gouvernement a ordonné hier à ses forces de «faire feu à volonté» sur les bandes armées. Le ministère de la Défense a également appelé en renfort tous les réservistes de l'armée âgés de 18 à 50 ans.

Tentative de déstabilisation

La présidente intérimaire du pays, Rosa Otounbaïeva, accuse son prédécesseur déchu de vouloir déstabiliser la situation déjà volatile avant le référendum sur une nouvelle Constitution, prévu le 27 juin. Sa tenue devient de plus en plus improbable avec les violences de cette fin de semaine. «Bakiev ne veut pas du référendum, parce qu'il légitimerait le gouvernement provisoire», analyse Danil Kislov.

Samedi, Rosa Otounbaïeva a jugé que la situation était «impossible à maîtriser» et a demandé à la Russie d'envoyer des soldats pour faire cesser les violences. Moscou a pour l'instant refusé, prétextant qu'il s'agit d'un conflit «interne».

Le président russe Dmitri Medvedev a toutefois annoncé l'attribution d'une aide humanitaire, mais non militaire. Il a aussi promis de discuter du problème aujourd'hui avec ses homologues de l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), qui regroupe sept anciennes républiques soviétiques, dont le Kirghizistan.

Pendant ce temps, des milliers de citoyens kirghizes d'origine ouzbèke se sont massés à la frontière avec l'Ouzbékistan hier. Le gouvernement ouzbek a installé des camps pour accueillir les réfugiés sur son territoire. Hier, ils étaient déjà 80 000 à avoir traversé la frontière, ont estimé les autorités ouzbèkes.