Radovan Karadzic, l'ancien chef politique des Serbes de Bosnie et l'un des fugitifs les plus recherchés au monde, attendait mardi à Belgrade, après son arrestation, son transfert au Tribunal pénal international (TPI) pour l'ex-Yougoslavie qui l'a inculpé de génocide.

Pierre Glachant

Les responsables serbes ont montré à la presse la photo d'un Radovan Karadzic méconnaissable, debout les bras levés, étonnamment mince, portant une épaisse barbe blanche et de longs cheveux blancs tombant sur ses épaules. Les circonstances dans lesquelles cette photo a été prise n'ont pas été précisées.

L'arrestation de Radovan Karadzic, après 13 ans de clandestinité, a eu lieu lundi soir à Novi Beograd, le quartier moderne de la capitale serbe, «sans aucun problème et avec un minimum de risque», a déclaré devant les journalistes le procureur serbe pour les crimes de guerre, Vladimir Vukcevic.

Radovan Karadzic vivait dernièrement à Belgrade, utilisant de faux documents au nom de Dragan Dabic. Il s'occupait «de médecine alternative et travaillait dans une clinique privée», se montrant «très convaincant dans la dissimulation de sa véritable identité», a-t-il ajouté.

Radovan Karadzic se déplaçait librement dans la capitale serbe, apparaissait dans des endroits publics et avait réussi à duper ses employeurs ainsi que les propriétaires des différents appartements qu'il avait loué, a indiqué M. Vukcevic.

Le procureur a indiqué que le transfert de Radovan Karadzic vers le tribunal de La Haye aurait lieu en accord avec la procédure prévue par la loi serbe.

«A ma connaissance, le juge d'instruction a déjà pris une décision (...) Les conditions pour son transfert sont réunies», conformément à la loi sur la coopération avec le TPI, a déclaré le procureur.

L'arrestation de Radovan Karadzic représente un succès de taille pour les forces pro-européennes en Serbie, moins de deux semaines après la formation du nouveau gouvernement.

Radovan Karadzic était en effet le principal fugitif à être recherché par la justice internationale pour son rôle pendant la guerre de Bosnie (1992-1995) avec l'ancien chef militaire des Serbes de Bosnie, le général Ratko Mladic, en fuite depuis 1995.

L'arrestation de Radovan Karadzic, qui n'avait plus été aperçu officiellement depuis 1996, était réclamée par la justice internationale en particulier pour avoir été, avec Ratko Mladic, l'instigateur du génocide de Srebrenica. Près de 8.000 hommes et adolescents musulmans avaient été éliminés en juillet 1995 dans cette localité de l'est de la Bosnie, le pire massacre en Europe depuis la Seconde guerre mondiale.

L'ancien chef politique des Serbes de Bosnie, tout comme Ratko Mladic, est inculpé pour génocide, crimes de guerre et crimes contre l'humanité par le tribunal de La Haye.

Outre le général Mladic, le TPI réclame encore l'arrestation de Goran Hadzic, l'ancien leader des Serbes de Croatie.

L'arrestation de Radovan Karadzic intervient quelques semaines après celle d'une autre personnalité recherchée par le TPI, le Serbe de Bosnie Stojan Zupljanin, accusé de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité.

Longtemps au point mort, les recherches des inculpés par le TPI ont enregistré des progrès considérables ces derniers temps.

Les 27 pays membres de l'UE considèrent que les aspirations européennes de la Serbie ne pourront aller résolument de l'avant que si Belgrade «coopère pleinement» avec le TPI.

La Serbie a signé fin avril un accord de stabilisation et d'association avec l'UE, première marche vers l'intégration à terme au bloc européen, mais le texte reste pour l'instant sans effet, en attendant la totale coopération de Belgrade.

La Serbie a «franchi une grande étape» vers l'intégration européenne, s'est réjoui le ministre serbe de la Défense, Dragan Sutanovac.

Dans un appel en direction de Ratko Mladic et de Goran Hadzic, le ministre a appelé les «autres fugitifs» recherchés par le tribunal de La Haye à «se rendre volontairement», aussi bien pour «l'intérêt de l'État que pour leur propre intérêt».

Les réactions dans le monde étaient nombreuses mardi, l'UE et les États-Unis se félicitant de la capture du fugitif, tout en insistant sur la nécessité d'arrêter aussi Ratko Mladic.

Celui-ci paraît désormais en première ligne de l'attention de la justice internationale.

«C'est certainement une bonne chose pour le rapprochement entre la Serbie et l'UE», mais «les choses se décident à 27 et on va dire 'd'accord, Karadzic est arrêté, Mladic ne l'est pas'«, a souligné le ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner.

La Belgique, un des pays les plus exigeants en matière de coopération avec le TPI, a invité Belgrade à poursuivre ses efforts en arrêtant l'ancien chef militaire.

Le secrétaire général de l'OTAN, Jaap de Hoop Scheffer, a insisté aussi pour que les responsables serbes arrêtent également Ratko Mladic.

La Maison-Blanche a salué pour sa part le «professionnalisme» et le «courage» de l'opération, félicitant le gouvernement de Belgrade.

La Russie, alliée traditionnelle de la Serbie, a souhaité que Karadzic ait un procès «impartial», en accusant le TPI d'avoir souvent fait preuve de «parti pris».

L'arrestation de Radovan Karadzic «est une affaire strictement intérieure» à la Serbie, a déclaré le ministère russe des Affaires étrangères.

Dans le fief de Radovan Karadzic, à Pale (Bosnie-Herzégovine), le désarroi et la colère prévalaient après l'annonce de l'arrestation.

A Banja Luka, capitale des Serbes bosniaques, le premier ministre de la Republika Srpska (RS), Milorad Dodik, a estimé que l'arrestation de Karadzic mettait un terme à la pression internationale dont faisait l'objet cette entité serbe de Bosnie.