C’est en congé de maternité qu’Anna Demay a eu l’idée de lancer Miam, le tout premier magazine jeunesse d’ici voué à l’alimentation. Un outil pour initier les enfants à la culture culinaire québécoise et « rendre la tomate aussi intéressante qu’un tricératops »…

Publié le 28 mai

Mais c’est petite qu’elle a eu la passion pour la gastronomie. Elle doit ce cadeau à sa mère, grande passionnée de cuisine.

« Disons que son plaisir était très contagieux », se rappelle Anna Demay.

Elle n’avait que 17 ans quand sa mère s’est éteinte. Son enthousiasme pour les chaudrons s’est alors transformé en obsession pour « la passation des traditions », me confie-t-elle avant d’ajouter qu’elle reproduit enfin à la perfection la bouillabaisse du 24 décembre…

« Je sais que c’est un drôle de plat pour Noël, mais mon père est français et ma mère cuisinait ça pour le réconforter. »

Anna n’a pas encore réussi à recréer son fameux plat d’agneau, artichauts et citron, par contre. Bientôt, elle espère.

Une fois venu le temps d’orienter sa carrière, en toute logique, Anna Demay a entrepris des études en gestion du tourisme et hôtellerie, concentration restauration. Elle a travaillé dans le domaine avant de bifurquer vers le monde du vin. À 28 ans, alors qu’elle vivait un premier congé de maternité, elle s’est lancée dans une maîtrise en histoire de l’alimentation.

(Visiblement, elle a le quatrième trimestre créatif.)

C’est d’ailleurs en devenant mère qu’elle a réalisé que malgré son parcours orienté vers l’alimentation, il lui manquait d’importantes notions de base. Elle voulait encadrer son enfant, mais n’avait pas toutes les pièces du casse-tête…

Depuis 20 ans, il y a un intérêt pour la gastronomie et une démocratisation de la culture culinaire, mais notre rapport à l’aliment, à l’agriculture et à la chaîne d’approvisionnement, lui, s’est appauvri… On peut manger des poke bowls quand on veut et il y a 50 ans, ç’aurait été considéré comme de l’immense gastronomie ! Mais il y a 50 ans, les enfants savaient davantage comment faire pousser une patate.

Anna Demay

Pour la jeune mère, c’est devenu évident : il faut que les petits soient exposés à l’alimentation sous toutes ses formes. Mais comment y arriver sans demander à chaque parent d’entamer un retour à la terre ?

Anna a trouvé la réponse il y a un an et demi, alors qu’elle venait tout juste d’accoucher de son deuxième bébé : pour outiller les enfants, on peut les interpeller avec des histoires et des images fascinantes. Ça tombe bien, le Québec regorge d’auteurs et d’illustrateurs jeunesse de grand talent… Et si on les faisait transiter vers le magazine ?

Son frère, Daniel Demay, a cru en l’idée. Ils sont devenus partenaires d’affaires. Plusieurs artistes de renom ont aussi été charmés par l’initiative, parmi lesquels Benoît Tardif, Elisabeth Cardin, Mélika Bazin et Julien Castanié.

Ensemble, ils planchent maintenant sur la création de Miam, le premier magazine jeunesse sur l’alimentation au Québec.

Le plan est simple : chaque numéro portera sur un même aliment.

On prévoit quatre numéros par année, en fonction de ce qui pousse au moment de la publication. En 2023, les enfants de 5 à 12 ans pourraient par exemple en savoir plus sur la patate, la ciboulette, la fraise et la pomme.

Chaque revue comprendra une histoire illustrée dans laquelle l’aliment vedette prendra plus ou moins d’importance. « Ça pourrait être une belle histoire d’amitié qui se termine avec le partage d’un cornet de frites », précise Anna Demay.

Il y aura aussi une BD ludique : « Une patate douce et une patate grelot tombent en amour… Je ne sais pas ! », s’aventure la cofondatrice en riant.

Suivront plusieurs sections, notamment une BD historique accessible, une page de jeux et une fiche technique de l’aliment avec une illustration botanique. « On expliquera comment et où ça pousse, à quoi ressemble le plant, tout ce qu’il y a d’intéressant à savoir… Je veux qu’on fasse avec la patate ce qu’on fait avec le léopard dans les livres d’animaux ! »

Il y aura également des recettes illustrées détachables pour favoriser la cuisine en famille. Des mets simples qui rendront peut-être la routine du souper un chouïa moins aliénante…

IMAGE FOURNIE PAR ANNA DEMAY

Le magazine Miam

L’abonnement annuel coûtera une cinquantaine de dollars, puisque l’équipe compte produire un objet de qualité à collectionner. À long terme, elle espère toutefois développer des partenariats pour offrir gratuitement des numéros hors série dans les écoles et outiller la prochaine génération de Québécois, nonobstant les moyens familiaux.

En attendant, Anna et Daniel Demay mènent une campagne de sociofinancement pour lancer la première année du projet sur des bases solides. Les cofondateurs souhaitent amasser 20 000 $ en contrepartie de préabonnements au magazine.

« Je trouve ça important que ce soit la collectivité qui nous dise de continuer, me confie Anna. Des parents m’écrivent qu’ils ont besoin d’un magazine comme ça ! »

Je n’ai aucune difficulté à le croire… Mais une question demeure : comment rendre la patate aussi intéressante qu’un dinosaure ?

« Je pense que c’est en montrant aux enfants que l’alimentation, c’est plus que manger et se faire dire : “Finis ton assiette si tu veux du dessert.” Il faut raconter des histoires où on parle de tout ce qu’il y a en filigrane de la bouffe : le partage, les traditions, le don de soi… »

En fait, Anna Demay estime qu’un magazine dynamique peut permettre aux aliments de se tailler une place dans l’imaginaire des petits.

« Je vois les enfants qui s’émerveillent devant la fiche technique d’un animal dans un livre et qui partagent ensuite plein de statistiques à son sujet… Je voudrais que mon enfant soit aussi excité en voyant un pissenlit dans la ruelle. Qu’il me dise : “Regarde, maman ! Savais-tu que ça se mange ? Il faut juste que tu…” »

Elle s’interrompt, comme soudainement consciente de sa propre passion débordante.

Un bijou légué par sa mère qu’elle saura à son tour transmettre à ses enfants. Mieux encore, à des milliers d’enfants.

Consultez le site du magazine Miam