(Labarde) Les caisses à peine versées sur le tapis roulant, les vendangeurs, gantés et masqués, s’activent pour enlever ici une feuille, là un insecte… parmi les grappes de raisins fraîchement ramassées pour le millésime 2020, qui s’annonce contrasté dans le Bordelais avec des rendements moindres que l’année dernière.

Alexandra LESIEUR
Agence France-Presse

Une fois triées et lavées, les baies finissent dans de larges cuves en inox avec une semaine d’avance au château Giscours à Labarde (Gironde).

« Les tannins sont souples. Ça devrait être agréable à boire, à voir dans les prochaines semaines si ça se confirme pour les cabernets », selon le régisseur de ce grand cru classé, Lorenzo Pasquini.

« On est sur la lignée qualitative de 2018/2019 », se réjouit-il, cherchant cette année à travailler la fraîcheur pour développer le fruit.

Le directeur Alexander Van Beek est lui aussi soulagé : les vendangeurs, venus surtout d’un village polonais, ont pu se déplacer, les raisins sont sains et mûrs même si « les rendements ne sont pas énormes ». « C’est un peu moins généreux que l’année dernière », note-t-il.

« Au printemps, il y a eu un vrai challenge avec le mildiou », reconnaît le directeur de ce château médocain.

Faute d’être traitée dans les temps, cette maladie, qui s’est développée avec les pluies, a fait baisser les rendements, mais c’est surtout la sécheresse qui a frappé cet été le plus grand département viticole français. La chaleur a souvent concentré les raisins et donné des degrés d’alcool assez important.

Les domaines, suivant les terroirs, le travail des sols et de la vigne, ont été plus ou moins touchés comme le souligne Stéphane Defraine du château de Fontenille à la Sauve, près de Bordeaux : « on n’a pas trop ressenti la sécheresse, car on travaille nos sols, ça permet à nos racines de bien plonger ».

Du fruité au tannique

Cette diversité dans les vignes se retrouve dans la qualité du vin avec des couleurs puissantes, allant du fruit à un potentiel tannique élevé.

« C’est un millésime avec des arômes de cassis pour les merlots et très framboises pour le cabernet franc en début de fermentation, les tannins sont soyeux », décrit ce vigneron de l’Entre-deux-mers.

Contrairement à certaines années, 2020 se profile comme un millésime technique pour atténuer les effets du climat et le travail du vigneron aura toute sa place au chai.

Comme pour les rendements qui vont de 20 à 55 hectolitres/hectare, selon l’œnologue Hervé Romat, « il y aura des profils de vins assez différents. Suivant les terroirs, les modes de culture, les porte-greffes, la plante n’a pas réagi de la même manière d’une parcelle à une autre, d’un domaine à un autre ».

« C’est un millésime en contraste, coloré et puissant, entre le fruité et l’épicé. Ça va être un millésime de personnalités suivant les itinéraires viticoles et œnologiques choisis par chacun », estime ce consultant, rappelant qu’« il est impératif de s’adapter et d’accompagner le changement climatique. »

Reste ensuite à écouler ce millésime précoce dans un marché en berne depuis plusieurs années avec des prix parfois très bas. Aujourd’hui, les ventes directes et en grande distribution ont repris, mais ne suffisent pas à compenser les pertes à l’exportation et dans la restauration.

Avec une récolte prévue en dessous de la moyenne décennale, à moins de 5 millions d’hectolitres, les stocks risquent de légèrement augmenter, selon l’interprofession. L’année dernière, 4 millions d’hectolitres avaient été vendus et les viticulteurs autorisés à distiller 500 000 hl cet été pour faire de la place dans les chais.

Stéphane Defraine, qui a vu ses ventes s’effondrer en mars avec le coronavirus, a rebondi en développant la commercialisation : « si on veut vivre de notre métier, il faut être indépendant dans la mise en marché de nos vins ».

Pour ce nouveau millésime, ce viticulteur se veut confiant tout en restant prudent, car, comme il aime à le rappeler, « il ne faut pas vendre la peau du raisin avant de l’avoir pressée ! »