Une bière créée par la microbrasserie Ras l’Bock, à Saint-Jean-Port-Joli, se voulait rassembleuse et ouverte sur le monde. Elle a plutôt créé la division et laissé un goût amer… en Nouvelle-Zélande.

Charles-Éric Blais-Poulin Charles-Éric Blais-Poulin
La Presse

Pourquoi ? La Potatau Te Wherowhero, une double IPA, emprunte le nom et l’image caricaturale du premier roi maori, une figure intouchable pour certaines tribus originaires de Polynésie.

« Mettre son nom et son visage sur une bouteille de bière est un geste stupide », a pesté le porte-parole du mouvement monarchiste Kīngitanga, Rahui Papa, dans une entrevue avec le média maori Te Ao.

« Comment vous sentiriez-vous si une personne que vous aimez, que vous vénérez, se retrouvait sur une bouteille de bière ou de vin ? » demande Taima Moeke-Pickering, Maorie et directrice de l’École des services sociaux pour les Autochtones à l’Université Laurentienne de Sudbury, en Ontario.

Les indigènes ne sont pas des mascottes.

Taima Moeke-Pickering, directrice de l’École des services sociaux pour les Autochtones à l’Université Laurentienne

La bière brassée avec des houblons 100 % néo-zélandais se voulait pourtant un hommage à la culture maorie.

La microbrasserie a présenté ses excuses et a promis de retirer l’ensemble des références à la Potatau Te Wherowhero sur son site internet et sur les réseaux sociaux. « C’était de l’appropriation culturelle et c’était clairement une erreur », dit Alexandre Caron, copropriétaire de l’établissement de Saint-Jean-Port-Joli.

On a brassé plus de 130 bières, et on n’a clairement pas assez réfléchi pour celle-là.

Alexandre Caron, copropriétaire de la microbrasserie Ras l’Bock

La bière saisonnière n’est plus commercialisée et ne reviendra pas sur le marché.

Pour Rahui Papa, président du conseil exécutif des peuples Waikato Tainui, c’est trop peu, trop tard. « S’ils avaient demandé notre avis, ce ne serait jamais arrivé, a-t-il expliqué à Te Ao. Les Maoris devraient rendre illégale l’utilisation commerciale, dans d’autres pays, de leurs mots et de leur culture. » Une conviction partagée par Mme Moeke-Pickering.

Curieuse résurgence

La Potatau Te Wherowhero a été brassée à trois reprises dans les cinq dernières années, mais c’est seulement au début du mois de mai dernier que des photos de l’étiquette de la bière, publiées sur Facebook ou sur des sites de « biérophiles », ont attiré l’attention de Maoris.

CAPTURE D’ÉCRAN DE TE AO

La nouvelle a été reprise dans de nombreux médias néo-zélandais, comme sur la chaîne Te Ao.

Il n’en fallait pas plus pour que des chaînes de télévision néo-zélandaises — dont TVNZ 1, l’équivalent de Radio-Canada — reprennent l’histoire, suscitant un nouveau flot de réactions contrastées. « Envoyons des mauvais sorts au Canada », « Irrespectueux », « Mettons l’image des Maple Leafs sur du papier de toilette », « Ils abusent de notre culture et de notre histoire », ont écrit certains internautes.

Les Maoris sont toujours grandement attachés à la monarchie et au premier roi Potatau Te Wherowhero, souligne la Canado-Néo-Zélandaise Taima Moeke-Pickering, descendante des tribus Ngati Awa et Tuho.

« Il a été choisi pour unifier les tribus et offrir une réponse politique à la colonisation, alors qu’une guerre était imminente. Les Maoris ont répliqué les systèmes des rois et des reines d’Europe pour faire face à l’invasion britannique en Nouvelle-Zélande. »

Ras l’Bock a appris à la dure que les Maoris étaient aussi attachés à leur ascendance. « Certaines personnes qui nous ont écrit sont connectées à Potatau Te Wherowhero, dit M. Caron. C’est comme si on insultait leur famille. »

Et s’il y a un message à retenir pour les brasseurs, dit-il, « c’est de pousser la recherche avant de commercialiser une bière, et de ne pas utiliser de références culturelles sans permission. »