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Le long voyage des débris du tsunami

Deux ans après le tsunami du 11 mars 2011 au Japon, l'océan n'a pas fini de... (Illustration : Judith Lachapelle, La Presse)

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Illustration : Judith Lachapelle, La Presse

Deux ans après le tsunami du 11 mars 2011 au Japon, l'océan n'a pas fini de digérer la catastrophe. De l'Alaska à Hawaii, en passant par la Colombie-Britannique et la Californie, des débris du tsunami échouent, chaque jour, sur les rives nord-américaines du Pacifique. Un désastre silencieux, qui laisse les communautés côtières démunies devant l'ampleur de la tâche de nettoyage.

Plus de 8000 km séparent le Japon de la Colombie-Britannique. Mais l'écho du tsunami, qui a tué 16 000 Japonais en 2011, résonne encore sur les plages canadiennes. À Ucluelet, petite ville côtière de l'île de Vancouver, les autorités évaluent que, depuis deux ans, de quatre à six fois plus de débris marins échouent sur les rives de la péninsule. La même observation est faite sur toute la côte nord-américaine du Pacifique.

Les débris du tsunami ne sont pas plus dangereux que les autres débris marins. Ils ne sont pas radioactifs et sont généralement de petite taille. Dans la grande majorité des cas, il est impossible de déterminer avec certitude l'origine des déchets retrouvés sur les plages.

Mais comme tout ce qui flotte sur l'eau, surtout le plastique et de la mousse de polystyrène, ces débris mettront des siècles à se dégrader. La styromousse s'effrite, le plastique se fragmente, le tout finit par se mêler à la nature... et par se retrouver dans l'estomac des animaux.

Les communautés qui vivent le long du Pacifique se sentent dépassées par l'ampleur de la tâche. Le Japon a versé 6 millions de dollars au Canada et aux États-Unis pour aider à nettoyer la côte. Une aide bien accueillie par les citoyens, qui ne manquent pas de souligner du même souffle l'inaction de leurs propres gouvernements...

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Un scénario qui se répète ailleurs

Les débris du tsunami ne se déplacent pas en «nuage» ou en «masse» - il n'est pas possible de prévoir leur itinéraire. Bien souvent, ce sont les tempêtes qui les jettent sur le rivage. Une chose est sûre: on en retrouve partout sur les plages du Pacifique, de l'Alaska à Hawaii. Et les débris continueront à s'y échouer pendant encore de nombreuses années.

Alaska: la nature moins sauvage

Chris Pallister, de l'organisme Gulf of Alaska Keeper, organise des corvées de nettoyage depuis 12 ans sur quelques-uns des 4000 km de la côte. «À certains endroits, nous avons compté 100 fois plus de déchets que lors des années précédant le tsunami.»

Pourquoi est-il important de nettoyer la côte? «Quand le plastique se dégrade, il relâche des composés toxiques dans l'environnement qui entrent dans la chaîne alimentaire. Lorsqu'il y a des tempêtes, le vent pousse vers les lacs les déchets qui se trouvent sur la plage. Les saumons coho que nous avons analysés dans un lac sont contaminés avec des phtalates de débris de plastique.

«Mais nous avons du mal à obtenir du financement. S'il s'agissait d'une marée noire causée par une pétrolière, les gens crieraient au scandale. Le Japon a donné 5 millions de dollars pour le nettoyage de toute la côte Pacifique nord-américaine. Nous n'avons rien reçu du gouvernement fédéral.

«C'est triste de voir que les Japonais, avec tout ce qui leur est arrivé, sont malgré tout plus préoccupés par le nettoyage de nos plages que la population américaine en bas du 48e parallèle...»

Côte ouest américaine: petit poisson, grosse menace

Le 22 mars, de drôles de poissons rayés ont été trouvés dans le fond d'un bateau rouillé, sur une plage près de Long Beach, dans l'État de Washington.

Les biologistes ont trouvé leur nom: Oplegnathus fasciatus. Ou ishidai, en japonais. Ils seraient les premiers vertébrés à avoir survécu à la traversée du Pacifique à bord d'un débris du tsunami.

Oplegnathus fasciatus est inconnu dans les eaux américaines. Les autorités ont aussi examiné leurs compagnons de voyage, une cinquantaine d'espèces d'algues et de mollusques non indigènes et qui présentent une menace potentielle pour l'écosystème de la région.

Rien ne dit que ces voyageurs auraient survécu longtemps dans les eaux froides américaines. Mais cette découverte a tout de même ébranlé les scientifiques, qui ne croyaient pas que les débris puissent potentiellement bouleverser les écosystèmes de la côte.

Allen Pleus, un spécialiste des espèces aquatiques invasives, a comparé les débris du tsunami à des «Arches de Noé». Les gros débris sont plus faciles à repérer et à «nettoyer» des espèces potentiellement invasives. Mais qu'en est-il des petits débris? «Si on met ensemble tous les petits débris qui transportent des organismes vivants, ils représentent une menace comparable ou possiblement plus grande que les plus gros objets.»

Hawaii: les débris invisibles

Face à l'inévitable, Hawaii répond au désastre de la façon prévisible: en organisant des corvées de nettoyage. Après tout, les plages souillées, c'est mauvais pour le tourisme.

Les corvées, c'est bien, dit l'océanographe Nikolai Maximenko, de l'International Pacific Research Center à Honolulu. Mais c'est insuffisant. «C'est comme donner un antibiotique à un patient fiévreux, sans tenter de savoir de quelle maladie il souffre.»

Le 11 mars 2011, explique-t-il, le Pacifique Nord a avalé presque autant de déchets qu'il en reçoit en une année complète. «Deux semaines après le tsunami, nous avions perdu la trace des débris.»

«Chaque année, il y aurait environ 10 millions de tonnes de plastique jetées dans les océans. On enlèverait environ 10 000 tonnes des plages chaque année. Où est passé 99% du plastique? Nous ne le savons pas.»

Les océanographes reluquent les profondes fosses océaniques où pourraient s'accumuler, lentement mais sûrement, des tonnes de plastique.

«Le plus frustrant pour moi est qu'il n'y a toujours pas d'argent consacré à la compréhension du phénomène des débris marins», soupire Nikolai Maximenko.

«Nous tentons de régler un problème de déchets du XXIe siècle avec des solutions du XIXe siècle.»

Plaque de déchets du Pacifique: tragédie plastique

Une partie des débris du tsunami ira inévitablement s'ajouter à l'une des deux grandes «plaques de déchets» qui se sont formées dans le Pacifique.

Ces immenses plaques sont nées d'un phénomène naturel. Les courants océaniques créent une zone de convergence au milieu de l'océan, comme l'eau qui s'écoule par le drain de la baignoire, avec la mousse qui se retrouve au centre.

Sauf qu'aujourd'hui, ces vortex n'hébergent pas que des algues ou des bouts de bois éjectés des courants marins, mais aussi quantité de matières imputrescibles. D'où l'appellation frissonnante qu'on leur a donnée: les continents de plastique.

Malmené par la mer, le sel et le soleil, le plastique abandonné se fractionne en milliards de confettis.



C'est en prélevant des échantillons d'eau que les minuscules fragments colorés apparaissent.

Faut-il craindre que les animaux marins confondent plastique et plancton?

«Il y a plus de 660 espèces marines qui sont connues pour avoir ingéré des plastiques», dit François Galgani, océanographe à l'Institut français de Recherche pour l'Exploitation de la Mer. «On sait aussi que certaines espèces d'oiseaux, comme l'albatros, confondent le plastique avec une proie.»

«Mais ces oiseaux meurent-ils "à cause"du plastique dans leur estomac, ou simplement "avec"du plastique dans l'estomac? Ça, on ne sait pas.»

Par contre, un autre phénomène les inquiète.

«Depuis peu, on sait que certains organismes vivants, dont des bactéries pathogènes pour les espèces marines, peuvent se fixer sur des plastiques.»

Des insectes, par exemple, pondent leurs oeufs sur ce qui flotte autour d'eux. Plus il y a de débris, plus ils pondent. Plus ils pondent sur des matériaux résistants, plus les oeufs pourront voyager et coloniser d'autres écosystèmes.

«Les plastiques sont stables, durables, et ils circulent dans le monde entier, dit M. Galgani. Le transport des plastiques en mer, c'est l'une des causes probables de la multiplication des invasions.»





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