Les Canadiens ont moins de plomb dans le sang, mais sont plus exposés que jamais au bisphénol A. C'est la conclusion mi-figue, mi-raisin d'une étude d'une ampleur inédite, dévoilée hier par Statistique Canada.

Mathieu Perreault LA PRESSE



Après avoir étudié les échantillons de sang de plus de 5000 répondants entre 2007 et 2009, on a pu constater que des décennies d'interdiction du plomb avaient finalement porté leurs fruits. Le sang des Canadiens contient aujourd'hui en moyenne trois fois moins de plomb qu'il y a 30 ans, soit 1,34 microgramme par décilitre de sang contre 4,79 microgrammes.

Mais surtout, on a noté qu'infiniment moins de Canadiens avaient un taux trop élevé de plomb dans le sang. En 1978-1979, date de la dernière étude du genre, presque un Canadien sur trois - 27% plus précisément - avait un résultat égal ou supérieur au taux problématique de 10 microgrammes. Aujourd'hui, à peine 1% des répondants affiche ce taux, au-delà duquel on risque notamment de subir des lésions au cerveau, aux reins et au système nerveux.

«Ça, c'est vraiment majeur, estime Patrick Levallois, un des auteurs de l'étude et médecin-conseil à l'Institut national de santé publique du Québec. Ce succès-là n'est pas arrivé par hasard, il est dû à des interventions de santé publique pour réduire l'exposition de la population au plomb.»

Depuis la fin des années 70, le plomb a été graduellement retiré de l'essence et des conserves alimentaires, et son taux dans les peintures a été réduit. Il est encore utilisé dans plusieurs produits de consommation courante - accumulateurs de voitures, matériel électronique, jouets et bijoux -, ce qui explique qu'on en a trouvé des traces dans 100% des échantillons sanguins entre 2007 et 2009.

Les taux varient cependant beaucoup en fonction de l'exposition quotidienne. Les fumeurs, les grands consommateurs d'alcool, certains ouvriers et ceux qui résident dans de vieilles demeures montrent des taux plus élevés dans le sang. Les personnes âgées, de façon générale, ont également plus de plomb, résultat de «leur exposition passée qui, tranquillement, continue à s'éliminer», explique le Dr Levallois.

Bisphénol A et précaution

Pour la première fois, une étude pancanadienne a permis de connaître l'exposition de la population au bisphénol A. Résultat: on en a retrouvé des traces dans 91% des échantillons d'urine, avec des taux plus élevés chez les enfants et les adolescents.

Comme ce produit chimique est très vite éliminé par le métabolisme, ce taux de 91% prouverait une «exposition continue et généralisée», selon l'étude. «C'est quand même un peu surprenant, dit Patrick Levallois. Le fait que les enfants soient plus exposés, ça nous envoie quand même une information qui mérite d'être approfondie.» Il émet l'hypothèse que les résultats chez les jeunes seraient essentiellement dus à leur poids inférieur.

Le bisphénol A est un produit chimique industriel qui entre dans la composition du plastique, surtout utilisé pour l'emballage d'aliments, la fabrication de bouteilles d'eau et de revêtements protecteurs de conserves d'aliments. Son utilisation dans les biberons et les gobelets pour enfants est interdite au Canada depuis octobre 2008.

Contrairement au plomb, pour lequel les effets nocifs ont fait l'objet de nombreuses études concluantes, le bisphénol A est loin de faire l'objet d'un consensus scientifique. Le fait qu'il perturbe les fonctions hormonales chez l'humain semble établi, ses dangers chez le foetus et le nourrisson sont suggérés par des études, mais on ne dispose d'aucun taux jugé à risque.

«On n'est pas capable de déterminer un niveau à partir duquel on considère que ce n'est pas acceptable, précise le Dr Levallois. Chez les très jeunes enfants, on est dans le domaine de la précaution plus que dans les certitudes solides. Ce sont des recherches subséquentes qui nous permettront de déterminer s'il y a des niveaux considérés comme anormaux.»

L'étude dévoilée hier donne simplement «une image de la situation», qui permettra une comparaison de l'exposition de la population au bisphénol A dans quelques années. «On verra alors qu'il y a une évolution, peut-être une réduction. Pour l'instant, c'est plus à titre d'information.»