Bernard Landry estime qu'il n'y a aucune urgence à exploiter le gaz de schiste au Québec et, selon lui, un moratoire est souhaitable afin de changer les paramètres financiers de l'exploitation de cette ressource et de mieux en comprendre les enjeux environnementaux.

Charles Côté LA PRESSE

L'ex-premier ministre et ex-ministre des Finances du Québec, qui a exprimé cette opinion mardi devant des spécialistes de l'énergie, l'a réitérée hier dans une entrevue accordée à La Presse.

«Il faut un moratoire pour étudier à fond la question de la participation publique, la question environnementale et la préservation de la tranquillité des individus, dit M. Landry. Il faut regarder de très près tout ce qui se fait aux États-Unis et ailleurs.»

«L'erreur qu'on fait est de se précipiter, dit-il. De toute façon, le prix du gaz est très bas.»

M. Landry estime que le gouvernement libéral «dormait au gaz» quand il a cédé des permis d'exploration à très faible coût. «La Colombie-Britannique est allée chercher des milliards juste avec les droits d'exploration», a-t-il rappelé.

Pour se rattraper, Québec devrait devenir partenaire des entreprises gazières à hauteur de 49%, à son avis. «J'espère que les stratèges du gouvernement et des sociétés d'État sont à l'oeuvre», dit-il.

«Si le gouvernement québécois prend une participation dans les entreprises, il va recevoir des dividendes en plus de percevoir des redevances, dit-il. Plusieurs pays d'Europe du Nord l'on fait.» À ce sujet, dit M. Landry, «le Québec n'est pas obligé de copier les États-Unis».

«On ne peut pas dire aux exploitants privés: «Vous allez tout perdre», précise M. Landry. Il faut les traiter équitablement. Ils ont investi en toute bonne foi.» Selon M. Landry, une participation de l'État permettrait de «calmer l'opinion publique». «J'ai hâte de voir la réaction des exploitants mais, s'ils sont sages, ils vont savoir que c'est la meilleure solution parce qu'ils vont redevenir respectables.»

Avec les actuelles pertes dans le transport du gaz importé et le potentiel de remplacement du mazout, M. Landry voit des avantages environnementaux dans l'exploitation du gaz de schiste québécois. Mais il juge bien insuffisantes les sommes citées par le gouvernement libéral, au titre des revenus attendus de l'exploitation gazière: «On parle de 250 millions, et je ne crache pas sur 250 millions, dit-il. Mais partout où il y a du pétrole et du gaz, on parle en milliards, pas en millions. À ce prix-là, est-ce que ça vaut la peine de sortir une ressource immédiatement, alors qu'elle est là depuis des milliers d'années? Avec tout le dérangement dans la vallée du Saint-Laurent?»

M. Landry ne craint pas de voir l'industrie fuir le Québec. «La menace d'aller ailleurs? Mais le gaz est ici! Si ce n'est pas eux, ce sera un autre. Il ne faut pas baisser les yeux devant ces entreprises.»

Les propos de M. Landry ont fait réagir les deux parties au débat sur le gaz de schiste.

«Le moratoire est une voie qu'on ne souhaite pas prendre, dit Stéphane Gosselin, de l'Association pétrolière et gazière du Québec (APGQ). À 12 puits par année, contre 6000 dans l'Ouest, on est dans la phase pour voir si la ressource existe. Un moratoire remettrait à plus tard l'acquisition des connaissances.»

M. Gosselin ajoute cependant qu'il n'y a pas de «sentiment d'urgence dans l'industrie», étant donné le bas prix du gaz. Il ne s'oppose pas à une participation de l'État dans les entreprises: «Comme n'importe quel investisseur, le gouvernement peut s'engager financièrement.»

Sur ce dernier point, Raymond Savoie, président de Gastem, est plus réticent. «Les entreprises ne seront pas intéressées par ce modèle, dit-il. Elles seront plus attirées par les États-Unis, où il n'y a rien de ce genre.»

Daniel Breton, du groupe Maîtres chez nous 21e siècle, estime que M. Landry a raison de dire que «la façon responsable d'agir est de décréter un moratoire et de tirer des leçons de ce qui se fait ailleurs». Mais il ne croit pas que l'État ait à débourser quoi que ce soit.

De son côté, André Bélisle, de l'Association québécoise de lutte à la pollution atmosphérique estime qu'il «manque tout un pan du dossier à M. Landry».