Lorsqu'un camion vide son chargement au centre de tri Saint-Michel, Gilbert Durocher peut deviner sa provenance d'un seul coup d'oeil. On y retrouve majoritairement des journaux? L'ouest de l'île. Des sacs de plastique? Verdun, peut-être Montréal-Nord. Des bouteilles de vin? Centre-ville ou Plateau.

Publié le 18 févr. 2009
François Cardinal LA PRESSE

«En revanche, s'il n'y a presque pas de bouteilles de vin, le camion vient probablement de Saint-Léonard, explique le responsable des opérations, sourire en coin. Les Italiens gardent toutes leurs bouteilles pour les réutiliser.»

Nous sommes au bout d'un des nombreux convoyeurs du plus important centre de tri de la province. Le bruit est assourdissant. L'odeur est forte. Le capharnaüm, total.

Toutes les matières recyclables de l'île de Montréal et de Laval, environ 160 000 tonnes annuellement, convergent ici, dans cet anonyme bâtiment du nord de la ville appartenant au Groupe Tiru.

De chaque côté des tapis roulants, où les matières recyclables défilent à haute vitesse, des trieurs font leur travail sans jamais lever la tête. Ils séparent le bon grain de l'ivraie, laquelle est jetée dans les trois ou quatre bacs qui les entourent.

Objectif : ne laisser passer que le «papier #8». Ou le «papier #6». Ou n'importe quelle matière qui doit se rendre au bout de la chaîne à laquelle le trieur est attitré. En évitant le plus possible les «contaminants», ces matières qui ont emprunté le mauvais chemin à la suite du tri sommaire des séparateurs mécaniques.

30 t/heure

De 25 à 30 tonnes de papier, de verre, de métal et de plastique sont ainsi séparés chaque heure. Mais de manière assez grossière, du moins aux yeux du non initié. Ici un sac de chips. Une bouteille d'eau de Javel. Un boîtier de CD. Le tout sur le convoyeur du papier journal #8.

«On a droit à un certain niveau de contamination, explique Gilbert Durocher. On ajuste donc la vitesse des convoyeurs selon la qualité et la condition des matières qui s'y trouvent. Mais c'est certain qu'il faut enlever les gros contaminants ou ceux qui posent un certain danger...»

Sans achever sa phrase, Gilbert Durocher disparaît sous un séparateur, puis revient aussitôt avec un long tuyau d'aspirateur central. «Voilà le genre de choses qui brisent les machines, déplore-t-il. On essaie donc de les ramasser à temps, tout comme les seringues ou les armes à feu. Faut pas oublier qu'on est à Montréal ici, pas à Baie-Comeau!»

Au loin, un bac plein de déchets hétéroclites prend la poussière. On y retrouve les morceaux non désirés : couvercle de toilette, raquette de tennis, encyclopédie, briques... À côté, un amoncellement de déchets multicolores tout aussi indésirables, les sacs de plastique. Il y en a pour au moins 200 kilos.

«C'est une véritable plaie, lance Gilbert Durocher. Il y a très peu de débouchés pour ça. Imaginez : ce que vous voyez là, ce sont uniquement les sacs ramassés depuis ce matin!» Il n'est que 10h30.

Verre et cie

La visite se poursuit derrière une porte frappée de l'écriteau «Ligne de tri : verre, plastique et métal». Contrairement à la section précédente du bâtiment, tout est neuf, tout est propre. Les trieurs ont été remplacés par la haute technologie il y a quelques mois à peine.

Ici, le plastique est troué pour lui faire perdre sa forme. Là-bas, un aimant attire le métal. Plus loin, un courant de Foucault repousse l'aluminium. Puis au centre de la pièce, deux énormes machines bourdonnent.

«Dans chacune d'entre elles, il y a un lecteur optique qui distingue les différentes matières. Puis une série de puissants jets d'air soufflent les matières désirées dans trois bacs distincts», précise M. Durocher.

Où vont ensuite les différentes matières, une fois triées? Elles tombent toutes dans d'énormes fosses, au sous-sol de l'immeuble. Elles sont ensuite poussées dans la gueule d'une énorme presse qui les réduit en cubes, ces fameux ballots si commodes pour le transport. Le verre, lui, tombe dans un bruit de pluie, en tout petits morceaux.

Notons qu'à peine un dixième de toutes les matières qui pénètrent dans le centre de tri est rejeté, puis envoyé à l'enfouissement. Ce taux de rejet est similaire à celui des autres centres de tri de la province (10,4%) qui acceptent les matières pêle-mêle dans le bac vert.

Quant aux ballots, ils sont ensuite vendus aux plus offrants, parfois à des entreprises avec lesquelles des contrats fermes sont signés. Tout le papier #8, par exemple, est acheté par la québécoise Papiers Stadacona. Tout le verre s'en va directement chez Unical, de Longueuil.

Et le reste? Tout est vendu à des entreprises de transformation ou écoulé sur des Bourses financières... du moins, en temps normal. Depuis l'effondrement des prix des matières, l'automne dernier, les acheteurs se font rares, ce qui oblige les centres de tri à entreposer les ballots.

«C'est l'incertitude complète pour nous, lâche Michel Parent, vice-président affaires juridiques de l'entreprise, en nous faisant visiter les différents endroits de la Ville où sont entreposés 20 000 tonnes de matières. C'est du jamais vu.»

«En temps normal, la matière ne transite jamais plus de 24 heures par le centre de tri. Là, on se demande s'il sera possible de la vendre un jour.»