Les débats de la semaine plongent les chefs de parti dans la dernière ligne droite, la plus intense, de la campagne électorale. Quel est l’état d’esprit des électeurs canadiens, après ces joutes oratoires ? La Presse fait équipe avec des étudiants ou de récents diplômés en journalisme de partout au pays afin qu’ils nous racontent ce qui préoccupe les gens de leur coin de pays, de Vancouver à Fredericton, en passant par Edmonton, Toronto et Montréal.

Fredericton, Nouveau-Brunswick : déception

FElix Arsenault
FElix Arsenault Collaboration spéciale

Felix Arsenault, étudiant en information-communication, volet journalisme à l’Université de Moncton, est passionné de politique, de sports et de musique.

La semaine des débats des chefs en français et en anglais était attendue à Fredericton. Les enjeux francophones n’y ont pratiquement pas été abordés, au désarroi des électeurs de la circonscription où la lutte s’annonce toujours serrée entre libéraux, verts et conservateurs.

Robert Nowlan, entrepreneur en construction

Les débats tant en français qu’en anglais ont été presque inutiles, croit-il. « Il n’y a pas eu vraiment de nouveau. On parle de contrat, de plan, mais rien de trop concret. Je pense que cette année, c’était la pire année pour les débats. » Il n’est pas surpris de la quasi-absence de questions sur les enjeux des francophones hors Québec. « C’est toujours le Québec dans les débats. Quand la dame de Dieppe a posé une question au début du débat, le chef conservateur pensait qu’il parlait à une femme du Québec. » Pour ce qui est de la course dans la région de Fredericton, Robert Nowlan, qui travaille souvent dans le centre-ville, observe que les conservateurs semblent les plus populaires.

Patrice Cammarano, étudiant en économie et communication

PHOTO FOURNIE PAR PATRICE CAMMARANO

Patrice Cammarano

Bien qu’il ait eu l’œil sur le débat francophone et sur le débat anglophone, Patrice Cammarano n’accorde pas trop d’importance à ceux-ci. « Ce n’est pas les débats qui vont me faire changer mon vote. » Il n’est pas surpris de l’absence de questions sur les enjeux des francophones hors Québec lors du débat en français. « Là où il y a le plus de sièges francophones, c’est au Québec. Donc, c’est certain que les chefs vont mettre l’accent sur la majorité francophone. » Pour ce qui est de l’activité des candidats dans la région de Fredericton, l’étudiant à l’Université de Saint-Thomas dit qu’il y a moins d’action qu’en 2019. « On n’entend pas beaucoup parler des candidats. Ils ne mettent pas beaucoup l’accent sur les étudiants cette année. »

François Gouin, agent multimédia

François Gouin affirme qu’Yves-François Blanchet et Justin Trudeau s’en sont bien sortis dans les débats en français, surtout celui de TVA. « Justin Trudeau s’en est bien tiré. Pour un premier ministre sortant, il avait des réponses et il savait bien justifier ses actions. » Il se dit un peu surpris de l’absence de questions sur les enjeux des francophones hors Québec lors des débats. En tant que Québécois lui-même, François Gouin avoue que c’est facile d’oublier la place du français à l’extérieur de la Belle Province. « C’est aux politiciens de rappeler qu’il y a des francophones dans d’autres provinces et je trouve qu’ils ne le font pas assez souvent. » Il a été marqué cette semaine par les manifestants antivaccins qui ont lancé des pierres au premier ministre Justin Trudeau. « Ça démontre quand même une levée d’un mouvement qui est vraiment inquiétant. »

Hochelaga, Québec : une campagne « tiède »

Florence Morin-Martel
Florence Morin-Martel La Presse

Florence Morin-Martel, finissante au DESS en journalisme à l’Université de Montréal, a récemment été embauchée à La Presse au terme d’un stage à l’été 2021. Elle s’intéresse aux enjeux sociaux, aux questions autochtones et aux actualités internationales.

La députée libérale Soraya Martinez Ferrada réussira-t-elle à conserver la circonscription d’Hochelaga ? Aux dernières élections, elle a obtenu environ 300 voix de plus que le bloquiste Simon Marchand, qui se présente de nouveau cette année. Catheryn Roy-Goyette porte les couleurs du Nouveau Parti démocratique (NPD) et Aime Calle Cabrera, celles du Parti conservateur du Canada. Hochelaga compte plus de 106 000 habitants et près d’une personne sur quatre y vit avec un faible revenu. Après les débats et à l’approche des élections, voici ce qui les anime.

Louis-Philippe Savard, scénographe

PHOTO FOURNIE PAR LOUIS-PHILIPPE SAVARD

Louis-Philippe Savard

Selon Louis-Philippe Savard, le débat du 8 septembre était meilleur que celui de la semaine d’avant. « J’ai l’impression que chaque candidat était plus clair sur ses positions, avance-t-il. Les conservateurs ont clarifié plusieurs points, notamment sur le plan économique. » À son avis, l’exercice a été une occasion pour la cheffe du Parti vert de mieux se faire connaître, tout comme ses idées. Elle a pu en surprendre plus d’un, selon lui. Mais la campagne en général « manque de rebondissements », admet-il. « Il n’y a pas de grand débat, je n’ai pas l’impression qu’il y a de grandes discussions », se désole-t-il.

Louise Beaupré Lincourt, artiste peintre

PHOTO FOURNIE PAR LOUISE BEAUPRÉ LINCOURT

Louise Beaupré Lincourt

Au sujet du débat des chefs en français de mercredi dernier, Louise Beaupré Lincourt salue le format de la soirée, mais déplore la performance des chefs. « J’ai trouvé ça tiède, les chefs étaient frileux et ne voulaient pas s’avancer sur des questions comme celle des peuples autochtones », souligne-t-elle. Elle conclut ne pas en avoir appris beaucoup plus que la semaine dernière lors du premier débat. « Je suis très déçue de la performance d’Annamie Paul, lance Mme Beaupré Lincourt. C’est dommage, c’est tellement important d’avoir un Parti vert, mais ils ne se démarquent pas des autres partis en ce qui concerne l’écologie. » Au point où en est rendue la campagne, Mme Beaupré Lincourt s’étonne que le sujet de la violence soit peu abordé par les chefs. Surtout dans la foulée des féminicides de cette année et des manifestants qui ont lancé des pierres à Justin Trudeau plus tôt cette semaine. « On tue les femmes, on brûle les livres, on hue les candidats et on ne les laisse pas parler, soutient-elle. En tant que société, où va-t-on ? »

Marianne Durand, étudiante en psychologie

Selon Marianne Durand, les chefs de parti ont été « plus combatifs » cette semaine, en raison de l’approche de la date des élections. À son avis, ils étaient mieux préparés pour le débat de cette semaine, par rapport à celui du 2 septembre. Mais avec la tenue d’élections en période de pandémie, elle s’interroge sur l’accessibilité au vote, qui représente « un risque pour la démocratie » lorsqu’elle est compromise. En parlant avec des gens du quartier, elle en a entendu plusieurs lui dire qu’ils devaient aller voter à un endroit situé plus loin que lors des autres élections, raconte-t-elle. « Ça me préoccupe pour ce qui est du taux de participation », conclut Marianne Durand.

York-Centre, Ontario : un peu girouette

Jenna Benchetrit
Jenna Benchetrit Collaboration spéciale

Jenna Benchetrit est candidate à la maîtrise en journalisme à l’Université Ryerson, à Toronto. Amatrice de cinéma et originaire de Montréal, qui lui manque.

Dans York-Centre, à Toronto, on n’a pas été impressionné par les débats, et nos électeurs un peu indécis semblent vouloir confirmer la tendance de la circonscription à pencher pour les conservateurs ou les libéraux au gré des élections.

Jesse Gold, directeur dans une entreprise de télécommunications

PHOTO FOURNIE PAR JESSE GOLD

Jesse Gold

Selon Jesse Gold, Annamie Paul a fait bonne figure au cours de son premier débat national en anglais, malgré la tempête interne au Parti vert. Sa réplique sur le fait que Justin Trudeau est un « faux féministe » a été bien reçue – et le premier ministre lui-même s’en est bien sorti. Mais M. Gold a noté qu’il y avait un décalage entre l’image « lumineuse et progressiste » de M. Trudeau et son bilan des six dernières années en matière de décisions politiques. Après le débat, M. Gold a consulté le bilan de Justin Trudeau sur les questions autochtones et a été surpris de constater le nombre de promesses non tenues. Mais les plateformes des verts et du NPD manquent de détails sur leurs grandes priorités, a-t-il ajouté. « Je pense qu’il y a beaucoup de progrès à faire. »

Josh Margles, analyste de données

PHOTO FOURNIE PAR JENNA BENCHETRIT

Josh Margles

Diplômé de l’Université Queen’s, Josh Margles dit qu’il penche habituellement pour les libéraux. Il ne votera pas pour les conservateurs, mais il aime bien Justin Trudeau, Jagmeet Singh et Annamie Paul : « J’ai l’impression qu’ils sont fiables. Je ne pense pas qu’ils aient d’arrière-pensées ou qu’ils travaillent pour quelqu’un qui n’a pas à cœur l’intérêt de la population. » Pour ce qui est des enjeux, M. Margles affirme qu’il est important pour lui d’avoir un plan solide pour sortir de la crise de la COVID-19. « Je suis favorable aux passeports vaccinaux, a-t-il dit. Je pense qu’une bonne façon d’inciter les gens à se faire vacciner serait d’imposer un passeport pour voyager, ou même [pour] les travailleurs du gouvernement ou des services. » Il déplore cependant que le NPD et les autres partis soient peu présents dans York-Centre.

April Campbell, greffière

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April Campbell

En regardant le débat de jeudi, April Campbell s’est rappelé pourquoi elle ne le regarde pas habituellement. Si elle devait choisir un gagnant, elle opterait pour Annamie Paul. « C’est la seule qui est restée dans le sujet, a déclaré Mme Campbell. C’est la seule qui a répondu aux questions qui lui ont été posées, et elle a eu quelques bonnes répliques. » Les autres ont été « terribles » : Justin Trudeau et Jagmeet Singh n’ont pas répondu directement aux questions. Mais pour Mme Campbell, l’un des chocs de la soirée a été d’entendre Yves-François Blanchet dire qu’il ne désirait pas diriger le pays. « Nous le savions tous, mais le dire, c’est une autre histoire. » Bien que Campbell ait une préférence pour les verts, ce parti n’a pas de candidat dans la circonscription de York-Centre – et elle ne votera pas pour les libéraux. « Il y a une forte possibilité que je ne vote tout simplement pas », a-t-elle dit.

Edmonton-Centre, Alberta : au coude-à-coude

Isaac Lamoureux
Isaac Lamoureux Collaboration spéciale

Isaac Lamoureux est étudiant au baccalauréat en communication, avec une spécialisation en journalisme à l’Université MacEwan, en Alberta.

La course s’annonce toujours aussi chaude dans Edmonton-Centre, où c’est l’égalité presque parfaite entre libéraux et conservateurs, selon le site 338Canada.

Summer Santiago, directrice générale et bénévole

PHOTO FOURNIE PAR SUMMER SANTIAGO

Summer Santiago

« Ce que le débat m’a montré, c’est à quel point nous sommes divisés. Il n’y a pas d’unité entre les provinces. Il n’y a pas de cohésion en tant que pays. Un vrai leader d’un pays représente le pays tout entier, pas seulement la province dans laquelle il vit. Un vrai leader du Canada, je n’en ai pas encore vu de mon vivant. Je cherche un leader qui unifiera le pays », déclare, très critique, Mme Santiago. Elle aime « l’approche d’Erin O’Toole concernant la collaboration avec les provinces et le fait de ne pas dicter quoi faire à chacune ».

Pamela Poch, coiffeuse indépendante

PHOTO FOURNIE PAR PAMELA POCH

Pamela Poch

« O’Toole a gagné. » Pamela Poch pense qu’« il était le plus premier ministrable » et elle « déteste ces débats ». Elle « aimerait qu’ils donnent plus de temps aux chefs » et « qu’ils puissent terminer leur idée sans parler les uns par-dessus les autres ». « Jagmeet [Singh] a perdu le débat en raison de son point de vue sur le logement abordable, en disant qu’il fallait ramener l’équité entre les gens quant au prix du logement, tout en le rendant plus abordable pour les jeunes. Si nous voulons garder les prix des maisons où ils sont, ce qui signifie garder la valeur nette des maisons, alors vous ne pouvez pas baisser les prix des maisons et garder la valeur nette en même temps », analyse-t-elle.

Richard Wallington, directeur au ministère de l’Enseignement supérieur

PHOTO FOURNIE PAR RICHARD WALLINGTON

Richard Wallington

Pour lui, « O’Toole a gagné ». Il pense qu’« O’Toole est celui qui faisait le plus premier ministre, imperturbable et posé ». M. Wallington ajoute que « personne ne lui a asséné de solide coup » et qu’il « s’en sort mieux placé qu’il n’y est entré ». Annamie Paul « a porté le meilleur coup de la soirée, quand elle a nommé les trois femmes qui ont dû quitter le Cabinet de Trudeau ». Pour lui, « Justin Trudeau a perdu le débat, il semblait agité et pressé. Trudeau n’avait pas cet air calme et posé qu’O’Toole avait ».

Brett Bohaichuk, étudiant en histoire et membre de la Première Nation Chipewyanne d’Athabasca

PHOTO FOURNIE PAR BRETT BOHAICHUK

Brett Bohaichuk

« Il aurait dû n’y avoir que trois candidats sur cette scène », dit Brett Bohaichuk au sujet du débat de jeudi. « Ce sont les électeurs qui ont perdu parce que du temps a été perdu pour des gens qui n’avaient aucune chance de gagner. » « Blanchet a dit qu’il ne voulait même pas diriger le Canada. Pourquoi perdons-nous du temps avec des gens qui n’ont aucune chance ou qui ne veulent même pas être premier ministre ? Regardez les débats présidentiels – il n’y a que deux candidats. Il y a beaucoup d’autres partis qui se présentent, mais il n’y en a que deux qui ont une chance. Vous pouvez défendre le NPD, mais il ne devrait pas y avoir cinq personnes qui débattent – c’est une perte de temps précieux », s’emporte l’étudiant.

Port-Moody–Coquitlam, Colombie-Britannique : un dernier coup de collier

Austin Westphal
Austin Westphal Collaboration spéciale

Austin Westphal est diplômé de l’École de journalisme, d’écriture et des médias de l’Université de Colombie-Britannique.

Les débats sont derrière nous. Le vote par anticipation est en cours, et il ne reste plus que huit jours de campagne. Les chefs de parti comme les candidats locaux donnent un dernier coup de collier pour gagner des voix. Et les électeurs de Port Moody–Coquitlam s’attendent toujours à une course à trois serrée.

Laura Dick, coordonnatrice au développement d’entreprises

PHOTO FOURNIE PAR AUSTIN WESTPHAL

Laura Dick

« Je pense que le leader qui a le plus profité du débat est Annamie Paul. Je pense que pour les verts, c’était la meilleure soirée possible. […] C’était bien d’apprendre à la connaître un peu », explique Laura Dick. La performance d’Yves-François Blanchet, cependant, était tout sauf impressionnante. « Il a été meilleur que la dernière fois. Je ne pense pas qu’il se soit nui. Mais je ne pense pas qu’il ait aidé le Québec non plus. » Au contraire, il va très probablement aider les libéraux au Québec. Elle pense également que la façon dont le débat a été modéré a gêné Trudeau en ne lui laissant pas suffisamment de temps pour se défendre contre les attaques venant de toutes parts. « Je pense que la modératrice a empiété sur les composantes réelles du débat. Je pense que Trudeau – à cause de la structure – s’est un peu agité, ce qui est vraiment dommage, car il excelle, en général, lorsqu’il est sous pression. » Singh et O’Toole s’en sont bien sortis, mais ce débat la laisse sur sa faim et n’a sûrement pas changé son vote.

Colin Burton, travailleur en technologie et propriétaire

PHOTO FOURNIE PAR AUSTIN WESTPHAL

Colin Burton

La crise du logement a occupé l’esprit de Colin Burton pendant qu’il regardait le débat. Malheureusement, ils n’en ont pas parlé autant qu’il l’aurait souhaité. « Je suis vraiment déçu de toutes les demi-mesures prises en matière de logement », dit-il. « Aucun leader n’a voulu toucher au fait que la seule façon de sortir de la crise du logement est soit de faire baisser les prix, soit de donner simplement de l’argent aux gens pour combler la différence. » Il pense que Trudeau a fait le meilleur travail d’explication de sa plateforme en matière de logement. Il pense également que Trudeau a bien résisté au barrage d’attaques, mais c’est la cheffe du Parti vert, Annamie Paul, qui a le plus surpris Burton. Il ne la connaissait pas très bien avant le débat, mais il a trouvé qu’elle s’exprimait très bien. De la part de Singh et d’O’Toole, il aurait aimé plus de substance au lieu d’attaques personnelles contre Trudeau. Il envisageait de voter libéral. Le débat n’a pas réussi à l’en dissuader.

Scott Place, musicien

PHOTO FOURNIE PAR AUSTIN WESTPHAL

Scott Place

Scott Place croit que le chef du NPD, Jagmeet Singh, a eu la meilleure performance de la soirée. Mais c’est le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, qui l’a le plus surpris – ce qui n’est pas si fréquent chez les électeurs de la Colombie-Britannique. « Il était clair et posé », dit-il. « C’était la partie la plus agréable du débat, même s’il ne pourra jamais obtenir mon vote. » Justin Trudeau, Erin O’Toole et la cheffe du Parti vert Annamie Paul, en revanche, n’ont pas passé une grande soirée, selon M. Place. « Trudeau n’a pas gardé son sang-froid. Il n’a pas profité des occasions de se défendre avec éloquence. Il était la cible de tout le monde, ce à quoi il faut s’attendre quand on est le premier ministre sortant. » Le débat n’influencera pas son vote, mais il aimerait un renouveau à la tête du pays.