« Je pense que j’ai plus de couilles que lui. » C’est par cette phrase imagée dirigée vers Andrew Scheer que la championne olympique
en nage synchronisée Sylvie Fréchette a fait le bilan de sa campagne électorale, hier.

Suzanne Colpron Suzanne Colpron
La Presse

Battue dans sa circonscription de Rivière-du-Nord, dans la région de Saint-Jérôme, où elle représentait les couleurs du Parti conservateur, elle reproche à son chef d’avoir manqué de courage.

C’est le flou autour de ses propos sur l’avortement, au début de la campagne électorale, qui a compromis les chances de succès de son parti aux élections du 21 octobre, croit la candidate, qui a fini troisième avec 11,8 % des voix, derrière Rhéal Fortin du Bloc québécois (52,3 %) et Florence Gagnon du Parti libéral (22,1 %).

« La méthode du chef n’a pas passé au Québec », a-t-elle dit en entrevue avec La Presse. « Ça m’a scié les deux jambes. »

Depuis des années, notamment sous le gouvernement Harper, la position du Parti conservateur a consisté à ne pas rouvrir le débat sur l’avortement, sans pour autant interdire à ses députés de présenter des projets de loi ou des motions qui toucheraient à ce droit.

M. Scheer, talonné sur ce sujet parce qu’il est identifié aux mouvements pro-vie, a esquivé les questions sur l’avortement au début de la campagne et lors du premier débat en français. Quelques jours plus tard, il a finalement expliqué être « personnellement pro-vie », mais qu’il ne rouvrirait pas le débat s’il était élu.

S’il avait dit qu’il était pro-vie, mais fier d’être dans un pays pro-choix, il serait devenu un héros. Mais, avec un peu de recul, je pense que ce premier débat a été le début de la fin pour le Parti conservateur au Québec

Sylvie Fréchette, qui est pro-choix et favorable au mariage entre personnes de même sexe

« J’ai deux adolescentes. Personne ne va me dire comment “dealer” avec mon corps ou comment apprendre à mes filles à “dealer” avec leur corps. J’ai été très clair avec ça dès le départ. »

À la place de son chef, la médaillée olympique assure qu’elle aurait rapidement clarifié sa position sur l’avortement. « Il me semble que j’aurais eu le “guts” de le dire. On est dans un pays libre, on peut être qui on est. On n’a pas à avoir peur de nos choix. »

Expérience positive

Cette première expérience politique a été très positive pour elle, malgré tout.

« J’ai adoré la campagne. J’ai aimé aller sur le terrain, à la rencontre des gens, serrer des mains, poser des questions, aller dans les CHSDL, à la sortie des Walmart et sur le perron des gens. C’est exigeant à la fin de la journée, mais c’est gratifiant et émouvant », dit-elle.

Elle a aussi aimé découvrir que les gens ne l’avaient pas oubliée. Double médaillée olympique en nage synchronisée, Sylvie Fréchette a gagné l’or aux Jeux de Barcelone, en 1992, à l’épreuve individuelle et a aidé le Canada a remporter l’argent à ceux d’Atlanta, en 1996, à l’épreuve par équipes.

« Même des enfants savaient qui j’étais », glisse-t-elle.

Ce qu’elle a moins aimé, en revanche, c’est les médias qui la questionnaient sans arrêt sur la position antiavortement de son chef et la « violence des réseaux sociaux », qui ont déversé leur fiel sur elle, dès le premier jour de la campagne.

On l’a traitée de cruche vide et de plante verte, d’homophobe et de meurtrière de la planète. Des gens lui ont écrit qu’ils étaient déçus qu’« elle n’aime pas son Québec ». D’autres que, s’ils avaient su « qu’elle était une traître », ils ne l’auraient pas soutenue aux Jeux de Barcelone, en 1992.

« C’est incroyable à quel point un nom truqué et un clavier peuvent donner du courage à des gens, lance-t-elle. J’ai trouvé ça très dur. »

Le pire, c’est l’effet sur mes filles de 14 et 18 ans, et sur ma mère. Je sillonne l’Amérique avec le drapeau du Québec sur mon dos.
T’es qui pour me dire des choses comme ça ? Tabarouette, les gens
vont chercher loin.

Sylvie Fréchette

Compte-t-elle se représenter un jour ?

« Je n’ose pas m’engager, répond-elle. J’ai adoré ça, mais on le paie très cher. On verra. Cela dit, mon engagement ne va pas diminuer dans mon comté. Au contraire. Mon rôle va être moins grand parce que je n’ai pas été élue, mais qu’est-ce que le Bloc va pouvoir faire de plus que moi ? »

Si Mme Fréchette refait un jour le saut en politique, ce ne sera pas forcément avec le Parti conservateur.

« C’est plate à dire, mais je réalise, maintenant que j’ai vu la campagne, qu’il n’y a pas un parti politique qui me convient », déclare-t-elle.

En attendant, elle se donne quelques jours pour étudier les offres qui ont déjà commencé à lui parvenir.

« Sincèrement, j’avais une grosse boule dans le ventre. J’avais l’impression de ne pas pouvoir passer à autre chose si je ne m’expliquais pas. Je veux me laisser du temps, nettoyer mon terrain, ramasser mes feuilles. La vie va reprendre, tranquillement pas vite. »