Mon cher Yves, je suis coincée depuis de longues années dans un château.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

yves boisvert yves boisvert
La Presse

Mais non, je ne t’écris pas cette missive du haut d’une tour gardée par un dragon pour t’implorer de venir me libérer. Je ne parle pas de ce genre de château-là.

Je parle d’un château fort. Libéral, en l’occurrence. Rouge comme un champ de coquelicots.

Justin Trudeau pourrait relayer des milliers de mensonges sur Twitter, coucher avec une actrice de films pornos ou faire pression sur une puissance étrangère pour nuire à un rival politique (pour prendre des cas de figure complètement fictifs), les électeurs de ma circonscription continueraient de voter massivement pour lui.

Si je me sens coincée dans ce château fort, c’est qu’élections après élections, je n’ai pas l’impression que mon vote compte.

Peu importe si je vote rouge, comme la plupart de mes voisins, ou si je vote vert, orange, bleu poudre ou bleu foncé, ça ne fera aucune différence. À quoi bon me rendre aux urnes quand le résultat est connu d’avance ?

Chère châtelaine,

J’étais justement en train d’huiler mes épées pour l’hiver avec de la graisse de sanglier, tel que recommandé par mon armurier, quand j’ai reçu ton message. J’allais donc sauter sur mon âne pour te délivrer, mais je comprends que tu vis en réalité une séquestration politique volontaire.

Si je suis ton raisonnement sur le vote utile, tu devrais déménager dans une des 338 circonscriptions canadiennes où le parti de ton choix a perdu ou gagné par la plus petite marge, idéalement avec quelques amis qui voudraient y élire domicile. Dans 70 d’entre elles, la victoire a été acquise par moins de 5 %. Tu pourrais aller vivre à Verchères, où Xavier Barsalou-Duval a gagné par 0,4 % pour le Bloc. Quoiqu’un retour dans tes terres, à Jonquière (Karine Trudel, NPD, 0,7 % d’avance), te serait plus naturel. Il y a plein d’endroits, au Manitoba, en Ontario, où toutes sortes de partis ont gagné de peu. La Charte canadienne garantit ta liberté de circulation et d’établissement, n’est-ce pas formidable ?

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En même temps, si tout le monde raisonne comme toi et compte sur les autres pour voter à sa place, plus personne n’ira voter, ça ressemblera à des élections scolaires, et tu sais ce qui arrive aux commissions scolaires.

Sans compter que rien n’est jamais vraiment connu d’avance. Westmount s’est déjà retrouvé avec un député péquiste par un concours loufoque de circonstances (et sûrement aussi par du whisky), et les Blues de St. Louis ont gagné la Coupe Stanley alors qu’ils avaient la pire fiche de la ligue en janvier.

Mais c’est ton vote, han, tu fais ce que tu veux. Simplement, n’oublie pas que les morts se lèvent fin octobre, et c’est parfois pour voter.

I.H.

Je me vois mal déménager à Jonquière pour avoir un peu l’impression de faire une différence une fois tous les quatre ans. Si je me souviens bien, la grosse bière est excellente, là-bas, mais quand même. Toi qui te déplaces à dos d’âne, tu devrais savoir que ce ne serait pas très pratique pour venir travailler à La Presse, le matin.

Mais passons.

Rien n’est joué, c’est vrai. Comme disait mon père (et Yogi Berra), ce n’est pas fini tant que ce n’est pas fini.

Ruth Ellen Brosseau est là pour nous le rappeler, elle qui est passée de candidate-poteau à pilier de son parti.

J’adore son histoire improbable. Une fille de l’Ontario parachutée en terre québécoise. Une fille dont on se payait la tête qui a gagné les cœurs. Il paraît même qu’elle est devenue agricultrice par amour et que peu importe l’issue du scrutin aujourd’hui, elle restera à Yamachiche.

Un vrai conte de fées.

Mais admets que c’est l’exception qui confirme la règle. L’histoire du transfuge de Westmount n’a pas eu une fin aussi heureuse. Après que Richard Holden est passé à l’Ouest, son frère a cessé de lui parler et a menacé de changer son nom de famille.

Une vraie tragédie grecque.

Cela dit, tu te méprends sur mon compte ; je ne laisserai pas les autres voter à ma place. Ma question était purement rhétorique. En réalité, j’ai déjà voté par anticipation.

Je me suis dit que mon vote ne serait pas entièrement vain, puisqu’il donnerait un petit 2 $ au parti de mon choix. Puis, je me suis rappelé que les subventions « par vote » aux partis fédéraux avaient été abolies en 2011…

Y.B.

Oui, et à mon souvenir, les libéraux devaient réintroduire cette mesure de financement des partis qui empêchait effectivement de dire : mon vote ne sert à rien. Chaque vote comptait au sens comptable.

Toi qui as couvert quelques conflits armés sur cette planète, il me semble que ça doit donner une couleur particulière à la formule éculée utilisée pour convaincre les gens de se rendre aux bureaux de scrutin : y a des places où les gens se battent pour pouvoir voter…

Remarque, ils se battent pour plein d’autres affaires, je sais.

I.H.

Tu as raison, on ressasse la formule à chaque élection, mais ce n’est pas juste un cliché.

Ici, c’est devenu un sport national de se plaindre des campagnes électorales ennuyantes, du manque de rebondissements, des leaders pas assez inspirants à son goût…

Ailleurs, il y a des gens qui donneraient tout pour avoir droit à ça.

J’ai lu quelque part qu’il y a 10 jours, la Tunisie avait tenu le premier débat des chefs télévisé du monde arabe.

Le tout premier ! De tout le monde arabe !

J’ai comme l’impression que personne, là-bas, ne s’est plaint de la cacophonie des échanges…

D’accord, la Tunisie est la seule démocratie à avoir émergé du Printemps arabe. Mais ailleurs aussi, des gens ont gagné le droit de vote après de longues, très longues batailles.

Nelson Mandela, par exemple.

J’ai commencé à voter à l’époque où des millions de Noirs votaient pour la première fois, eux aussi, en Afrique du Sud.

C’était le 27 avril 1994. Ça m’avait marquée, ces files d’attente qui serpentaient sur des kilomètres.

Personne ne maugréait, ce jour-là. Les électeurs étaient heureux de poireauter pendant des heures, sous un soleil de plomb, pour avoir le privilège de glisser leur bulletin de vote dans l’urne.

Ils avaient attendu ça toute leur vie.

Y.B.

On a annoncé une participation record au vote par anticipation, mais j’ai l’impression que c’est davantage un changement de comportement électoral qui a plus à voir avec la circulation automobile qu’avec l’enthousiasme participatif. Les gens veulent éviter la cohue. Mais finalement, selon un algorithme complexe que ne renierait pas Yogi Berra, il n’y a plus personne le jour du vote, vu que tout le monde anticipe son vote.

Peut-être un jour serons-nous tous reliés directement à un capteur d’intention de vote qui saisira nos préférences politiques chaque troisième lundi d’octobre pendant que nous vaquerons à nos occupations.

Quant à moi, j’avoue, j’aime les jours de vote, où les voisins convergent de manière discontinue vers une urne commune. Les gens se saluent pudiquement, se demandent pour qui l’autre va voter, on fait la queue dans un gymnase d’école, on voit l’amie de son fils qui est scrutatrice à la table 19, on prend un bout de papier, les gens sont civils…

J’aime que l’on vote dans une école, où tout est miniature, ça rend le geste plus grand, et surtout, ça donne comme un sens au vote.

Un sens, je veux dire : c’est vers là qu’on vote, vers ceux de demain…