En haussant les impôts des entreprises, le NPD ne craint pas un exode vers les États-Unis, assure Jagmeet Singh en entrevue éditoriale à La Presse

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

Jagmeet Singh utilise souvent le mot « courage ».

Le « courage » de son parti, qui veut faire payer les mieux nantis et les entreprises. Le « manque de courage » de ses adversaires qui ne veulent pas le faire.

En entrevue éditoriale à La Presse, c’est sur ce même mot que le chef du Nouveau Parti démocratique (NPD) insiste quand il parle de son cadre financier finalement dévoilé au 31e jour de la campagne.

Sans plan de retour à l’équilibre budgétaire, un gouvernement néo-démocrate alignerait quatre déficits de suite, dont un de presque 33 milliards dès 2020-2021. Il hausserait en outre de trois points de pourcentage le taux d’imposition du revenu des entreprises, qui passerait de 15 à 18 %.

Cette mesure, croit M. Singh, n’effraiera pas les sociétés établies au Canada, pas plus qu’elle ne les amènera à plier bagage et à déménager au sud de la frontière.

« Plusieurs critères incitent une entreprise à rester dans un pays, et la taxation n’en est qu’un, estime le leader néo-démocrate. Un gouvernement stable, des services et une main-d’œuvre qualifiée en sont d’autres. »

C’est donc avec les mesures sociales qu’il propose depuis le début de sa campagne qu’il compte favoriser la rétention des entreprises : les assurances universelles pour les médicaments et les soins dentaires, calcule-t-il, feront économiser des centaines de dollars aux sociétés et aux travailleurs en avantages sociaux.

N’empêche, cette mesure fiscale rébarbative pour les entreprises arrive dans un contexte particulier. L’automne dernier, le gouvernement Trudeau a annoncé un plan de 14 milliards sur cinq ans pour permettre aux entreprises canadiennes de demeurer concurrentielles par rapport à leurs voisines américaines, à la suite d’une réforme fiscale de Donald Trump.

S’il est élu, le NPD s’engage à « réviser » ce programme qui, estime son chef, « ne contient aucun critère de création d’emplois » et « permet aux corporations de faire ce qu’elles veulent sans faire avancer l’économie ». Dans les événements de campagne, M. Singh décrit depuis des semaines cette aide comme une mesure destinée à « acheter des limousines et des avions privés ».

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Jagmeet Singh en entrevue éditoriale avec La Presse

Si on veut créer des avantages pour les travailleurs, c’est avec des projets publics d’infrastructure – des ponts, des rues, des rénovations écoénergétiques – qu’on va créer des emplois dans les communautés.

Jagmeet Singh, chef du NPD

Pas d’équilibre en vue

Avec des déficits projetés de 33, 18, 16 et 17 milliards au cours des quatre exercices financiers d’un gouvernement néo-démocrate, le parti n’envoie aucun signal d’une tentative de retour à l’équilibre budgétaire. Questionné à ce sujet, Jagmeet Singh affirme qu’à ses yeux, la réduction du ratio dette/PIB au cours des prochaines années prime la recherche de l’équilibre.

« Quand ce ratio se réduit, c’est parce qu’on s’en va vers l’équilibre », dit-il.

« Mais ce que les autres n’ont pas le courage de faire, c’est d’augmenter les revenus de manière audacieuse. »

Pour hausser les revenus, le NPD mise sur la taxation des grandes fortunes ainsi que sur une augmentation du taux d’imposition sur les gains en capital, qui s’ajoutent à la hausse du taux d’imposition des entreprises. Mais il compte surtout aller chercher de 5 à 6 milliards chaque année grâce à la lutte contre l’évasion fiscale, dont 5,8 milliards dès le premier exercice de 2020-2021. Or, les chances de succès de ces opérations sont généralement décrites par les analystes comme hautement incertaines.

La Presse écrivait en juillet 2018 qu’au cours des 10 dernières années, l’Agence du revenu du Canada avait dépensé 588 millions pour lutter contre l’évasion fiscale. Les amendes et pénalités imposées aux fraudeurs par les tribunaux ne représentaient toutefois qu’une fraction de cette somme. Et les sommes cachées au fisc véritablement récupérées par l’État n’ont jamais été quantifiées avec exactitude.

Sur ce point, Jagmeet Singh est tranchant : il ne croit pas que les derniers gouvernements ont « vraiment essayé » d’enrayer l’évasion fiscale.

Pour réussir là où les autres ont échoué, il veut « annuler les échappatoires », par exemple en interdisant les transferts vers des entreprises étrangères si celles-ci n’ont pas d’employés – des coquilles vides, en somme. Il estime en outre qu’Ottawa n’a pas utilisé l’information contenue dans les Panama Papers et les Paradise Papers comme il aurait pu le faire.

« C’est vraiment une question de courage, conclut Jagmeet Singh. Il faut avoir la volonté de le faire. Et moi, je veux le faire. »

5 milliards pour les autochtones en 2020-2021
Le plan fiscal du NPD prévoit d’ambitieux investissements pour la « réconciliation autochtone ». Ceux-ci totaliseraient presque 5 milliards dès 2020-2021, puis de 2,3 à 2,6 milliards au cours des années suivantes. La part du lion des investissements d’une première année d’un gouvernement néo-démocrate serait consacrée à la construction de logements et d’infrastructures (1,45 milliard) et à l’approvisionnement en eau potable (1,8 milliard). L’élimination des écarts entre les services de protection de l’enfance (de 500 à 700 millions), le soutien aux langues et cultures autochtones (350 millions) et les investissements en éducation (de 350 à 500 millions) seraient les autres principales dépenses liées à ce programme.

Jagmeet Singh sur…

La baisse de popularité du NPD au Québec

À une dizaine de jours du vote, le NPD demeure coincé sous la barre des 15 % dans les intentions de vote au Québec. Il n’est pas exclu qu’un ou deux députés seulement conservent leur poste, alors que la vague orange avait fait élire 58 candidats du parti en 2011. Invité à commenter cet état de fait, Jagmeet Singh reconnaît qu’il reste encore « beaucoup de travail à faire », mais soutient qu’« une base existe » pour sa formation au Québec. « Essayer de changer les choses, proposer des solutions nouvelles, ce n’est pas un travail facile », avoue-t-il.

Le choix de la gauche

« Justin Trudeau flashe à gauche, mais tourne à droite. » L’expression de M. Singh a fait rire l’auditoire au débat de jeudi soir, mais il demeure que le Parti libéral fait mal au NPD en attirant une partie du vote progressiste depuis 2015. M. Singh déplore là une manœuvre « stratégique » de ses adversaires. De son côté, insiste-t-il, se camper à gauche représente « l’expression de [ses] valeurs ». « Je suis ici à cause du monde qui m’a aidé dans des situations difficiles, dit-il. Il faut, sans exception et sans peur, proposer des solutions pour aider les gens. »

La Loi sur la laïcité de l’État...

La Loi québécoise sur la laïcité de l’État a été omniprésente durant la campagne. Or, Jagmeet Singh ne croit pas que la position des chefs fédéraux sur cet enjeu dictera la proverbiale « question de l’urne » le jour du vote. « Au quotidien, les gens ne parlent pas de la loi 21, estime M. Singh. Les PME parlent de pénurie de main-d’œuvre, les fermiers, de gestion de l’offre, les Montréalais, de logements abordables. Ça, ce sont les vrais enjeux. » Selon lui, la crise climatique trône au sommet des inquiétudes des Québécois. « Les 500 000 jeunes dans les rues de Montréal n’ont pas marché pour la loi 21 », souligne-t-il.

... et une éventuelle contestation

Sur le même thème, un certain flou demeure quant à l’engagement de M. Singh de ne pas contester la loi devant les tribunaux : inlassablement, il répète qu’il ne « veut » pas le faire, sans affirmer clairement qu’il ne « va » pas le faire. Or, il ne faut pas interpréter cette « volonté » comme une porte ouverte, dit-il. « Dans la vie, je parle souvent de ce que je veux ou ne veux pas faire. Tout est une question de volonté. Je veux faire la lutte contre la crise climatique, je veux lutter pour les gens, je veux une société qui accepte tous les gens. C’est le mot que j’utilise », précise-t-il.

L’oléoduc Trans Mountain

La Presse a demandé à M. Singh s’il serait prêt à faire tomber un gouvernement minoritaire libéral sur la question de l’oléoduc Trans Mountain. Comme la veille à Gatineau, il n’a pas directement répondu à cette question. Il a rappelé qu’il avait toujours été contre l’agrandissement de cet oléoduc et que la réduction des émissions de gaz à effet de serre faisait partie des six priorités « urgentes » qu’il a établies plus tôt cette semaine. « Si un parti ne travaille pas avec nous sur ces enjeux, on ne peut pas aller de l’avant avec ce parti », dit-il, rappelant qu’il veut avant tout « être premier ministre ».

La déclaration de revenus unique

Il y a plusieurs mois, le NPD s’est prononcé pour l’idée d’une déclaration de revenus unique au Québec, avant de se raviser en constatant que ce changement coûterait leur emploi à des milliers de travailleurs de l’Agence du revenu du Canada dans la province. Désormais, le parti appuie l’idée pour mettre fin à la « frustration » de remplir deux déclarations, mais ne compte pas l’appliquer s’il est porté au pouvoir. « L’idée est bonne, mais on ne la mettra pas en application si on n’a pas la garantie qu’on peut sauver les emplois dans des régions où il n’est pas facile de se replacer », assure M. Singh.
— Simon-Olivier Lorange, La Presse