Quelqu’un est-il vraiment surpris par les « aveux » d’Andrew Scheer qui, pour la première fois dans cette campagne électorale, a clairement dit qu’il était « personnellement pro-vie » ?

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

Ce n’étaient pas des aveux. C’était une évidence.

Voilà un homme conservateur de la droite religieuse, qui a été appuyé par une vingtaine de députés pro-vie lors de la course à la direction de son parti. Avant la présente campagne, il n’a jamais caché le fait qu’il était un catholique pratiquant opposé au mariage gai et à l’avortement. 

Dans le portrait du chef du Parti conservateur publié dimanche par mes collègues Joël-Denis Bellavance et Louise Leduc, on rappelait que M. Scheer avait déclaré au Devoir en mai 2017 : « J’ai toujours appuyé les projets de loi pro-vie. » Pas question pour son gouvernement de rouvrir le débat, précisait-il. Mais ses députés pourraient le faire. Quant à savoir s’il est prêt à donner son appui à un projet de loi antiavortement proposé par un de ses députés, il répondait : « Je voterai toujours en respectant ma conscience. »

Le politicien, tout comme le citoyen, a bien sûr le droit à ses convictions personnelles. On ne devient pas un robot neutre, qui peut faire soudainement table rase de tout héritage familial, religieux ou culturel, le jour où on fait son entrée en politique.

En soi, même lorsque le politicien adhère à des valeurs héritées de la religion, ce n’est pas forcément incompatible avec son rôle. Qu’il soit catholique, musulman, sikh ou athée, on pourrait difficilement lui reprocher de laisser des valeurs « personnelles » comme l’amour de son prochain, le partage, la justice sociale ou la paix dans le monde teinter, même inconsciemment, ses prises de position.

Le problème, c’est lorsque des idéologies religieuses charrient des idées rétrogrades et discriminatoires qui viennent influencer des politiques de l’État et brimer les droits d’une partie de la population.

Si on parle spécifiquement du débat sur le droit à l’avortement, le problème, c’est aussi lorsque, au nom de la religion, des hommes politiques se croient encore autorisés en 2019 à restreindre le droit fondamental des femmes à disposer de leur corps.

Ces politiciens ont droit à leurs croyances religieuses, oui, d’accord. Mais dans un État laïque, ils ne peuvent certainement pas placer « leur » loi de Dieu au-dessus de la loi des hommes pour brimer les droits des femmes…

Bien que M. Scheer ait répété souvent qu’il n’entendait pas rouvrir le débat sur l’avortement, le flou qu’il a entretenu à ce sujet nous permet d’avoir des doutes. L’histoire de la lutte pour les droits des femmes, faite d’avancées et de ressacs, nous enseigne la méfiance.

« N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant », disait Simone de Beauvoir. Lorsqu’on voit comment aux États-Unis, en 2019, sous la pression de la droite religieuse, des filles grandissent dans des États où elles risquent d’avoir moins de droits que leur mère, il y a lieu de s’inquiéter.

M. Scheer a manqué une belle occasion de clarifier sa position antichoix – une expression plus juste que « pro-vie » pour désigner le point de vue de ceux qui refusent aux femmes le droit de mener leur vie comme elles l’entendent.

Au lieu d’esquiver maladroitement la question lors du débat des chefs de mercredi, il aurait mieux valu qu’il dise clairement qu’en dépit de ses valeurs personnelles antichoix, il n’allait pas, s’il est élu premier ministre, imposer ses croyances à la population, majoritairement pro-choix.

Alors que la loi 21 sur la laïcité de l’État au Québec suscite la controverse et que le chef du Nouveau Parti démocratique, Jagmeet Singh, est la cible de commentaires racistes – pensons à ce « conseil » injurieux de ce citoyen au marché Atwater qui lui a demandé pourquoi il n’enlevait pas son turban pour ressembler davantage à un « Canadien » –, les « aveux » de M. Scheer sont révélateurs.

Ils montrent de façon bien ironique une chose que l’on tend à oublier en misant sur une laïcité qui s’attarde davantage à ce que les gens ont « sur » la tête plutôt que « dans » la tête : le religieux n’a pas besoin de turban ou d’autres signes ostentatoires pour s’immiscer sournoisement dans le champ politique. Il peut avoir les yeux bleus et s’avancer tête nue.