Plongé dans l’embarras en raison de la publication de nouvelles images où on le voit maquillé en noir (blackface), Justin Trudeau a ressenti le besoin de faire un nouvel acte de contrition, jeudi, refusant de confirmer que le nombre d’incidents se limite à trois.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
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Fanny Lévesque Fanny Lévesque
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«Le geste que j’ai posé, les gestes que j’ai posés, a blessé profondément ces gens qui vivent tous les jours avec de l’intolérance. À cause de l’historique raciste de ce geste, ce n’est jamais acceptable de foncer (sic) sa peau», a-t-il déclaré.

«J’aurais dû comprendre ça à l’époque, et je n’aurais jamais dû le faire. Je m’en excuse profondément», a laissé tomber le premier ministre en point de presse à Winnipeg, au Manitoba.

PHOTO TIRÉE DU BULLETIN D'INFORMATION DE L’ACADÉMIE WEST POINT GREY

L’insensibilité dont il reconnaît avoir fait preuve, il l’a attribuée à un « gigantesque angle mort » qui vient avec «milieu privilégié» dont il est issu. Et s’il n’a jamais voulu parler publiquement de ces épisodes, c’était parce qu’il était «profondément gêné».

Des images embarrassantes du chef libéral ont fait surface pour une troisième fois en l’espace de moins de 24 heures. Cette fois, il s’agissait d’une vidéo dans laquelle on le voit le visage et les bras maquillés de noir, publiée par le réseau Global News.

Lorsqu’on lui a demandé mercredi combien de fois il avait arboré un brownface ou un blackface, il a seulement fait mention de cette fois où, étudiant à Jean-de-Brébeuf, il s’était peint le visage en noir pour chanter un succès de Harry Belafonte.

Or, avec la vidéo, ça fait trois. Et jeudi, en conférence de presse, il n’a pas voulu dire si ce total pourrait augmenter. «Je crains d’être catégorique à ce sujet, car je n’avais pas de souvenir des images qui sont sorties récemment», s’est-il contenté d’offrir.

Mais selon ce qu’une source libérale haut placée a confié à La Presse, jeudi matin, les libéraux se préparent à une semaine de gestion de crise. Car d’autres images de Justin Trudeau le visage peint brun ou noir sont sur le point de sortir, a-t-on indiqué.

Soupçons d’ingérence

C’est le magazine américain TIME qui a lancé le bal hier en diffusant une photo prise en 2001 dans une soirée organisée à l’école privée de Vancouver où Justin Trudeau enseignait à l’époque, l’Académie West Point Grey.

En coulisses, chez les libéraux, on soupçonne un cas d’ingérence étrangère. Le fait que le cliché a d’abord surgi dans un magazine américain alimente ces soupçons. L’affaire a d’ailleurs fait le tour du monde, et elle enflamme les réseaux sociaux.

Sur la photo, on aperçoit le chef alors âgé de 29 ans au milieu d’un trio de femmes, le visage et les bras peints en brun (brownface) pour ce déguisement d’Aladdin qu’il avait choisi de porter à ce souper se déroulant sous le thème «Nuits d’Arabie».

Au sujet de la femme qu’il enlace, elle est «une amie proche», a soutenu le chef libéral mercredi soir dans son avion de campagne, où il a été mitraillé de questions pendant 15 minutes.

Le blackface était jadis une façon de se moquer des Noirs sur scène aux États-Unis : des acteurs blancs se maquillaient en noir pour les caricaturer. La pratique dénigrante a été mise au ban ces dernières années, car considérée raciste.

Une bombe en pleine campagne

Tous les adversaires politiques de Justin Trudeau ont promptement réagi à l’affaire, qui risque de paralyser sérieusement la campagne libérale. La caravane du chef, posée au Manitoba, a d’ailleurs été au neutre pendant quelques heures ce matin.

Le premier ministre sortant a plutôt consacré le début de sa journée à appeler des candidats ainsi que des représentants d’organisations de la société civile, a indiqué à La Presse une porte-parole libérale, Zita Astravas.

De passage à Saint-Hyacinthe, le chef conservateur Andrew Scheer a révélé que c’est son parti qui a fourni la vidéo au réseau Global News il y a quelques jours. La séquence avait au préalable été transmise au parti par une personne qu’il n’a pas identifiée.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Andrew Scheer

Il en a profité pour redire toute l’indignation que le comportement de Justin Trudeau lui a inspirée, le taxant d’« hypocrite » et faisant valoir que les Canadiens ont enfin pu voir qui était «le vrai Justin Trudeau».

Invité à dire si lui-même regrettait des propos controversés tenus sur le mariage gai dans un discours prononcé en 2005, lequel avait été déterré par les libéraux, Andrew Scheer a esquivé.

Un peu plus à l’ouest, du côté de Hamilton, en Ontario, le chef néo-démocrate Jagmeet Singh s’est quant à lui dit «profondément troublé» par la situation et «par tout ce que cela veut dire pour le Canada»,

«Les jeunes enfants vont voir pas une, pas deux, mais plusieurs images du premier ministre se moquant de leur réalité», a déclaré celui qui est devenu le premier chef d’une formation politique nationale issu d’une communauté ethnoculturelle en 2017.

PHOTO ADRIAN WYLD, LA PRESSE CANADIENNE

Jagmeet Singh.

«Les gens qui ont blessé par la violence ou par les mots, les gens qui n’ont pas pu décrocher un emploi à cause de la couleur de leur peau, se réveillent maintenant et voient le premier ministre de leur pays se moquer de leur réalité. C’est très douloureux», a enchaîné M. Singh.

En entrevue avec La Presse, le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a réitéré que Justin Trudeau «avait bien des défauts, mais, qu’il n’était certainement pas raciste», comme il l’avait dit hier à chaud lors d’un rassemblement dans Belœil-Chambly. Il n’a pas souhaité commenter davantage l’affaire.

Fergus défend Trudeau

Le député libéral de Hull-Aylmer, Greg Fergus, qui est Noir, s’est porté à la défense de son chef.

«La communauté noire a ressenti beaucoup de douleur et de confusion hier soir. Je vais vous dire ceci à vous tous : je ne crois pas qu’aucune personne ait mené sa vie sans faire des erreurs. Le premier ministre a présenté ses excuses hier soir et a exprimé ses regrets», a-t-il exprimé jeudi matin au micro des journalistes.

PC

Greg Fergus

«Je crois que la vraie manière d’évaluer l’homme, et c’est ce que nous devons dire, ce sont toutes les choses merveilleuses qu’il a faites pour la diversité, et plus spécifiquement pour la communauté noire de notre pays», a plaidé M. Fergus, faisant allusion aux mesures contenues dans les deux derniers budgets fédéraux pour soutenir l’avancement de la communauté noire et des minorités.

D’autres membres du Parti libéral ont commencé à s’exprimer publiquement sur cette controverse. La députée sortante d’Outremont, Rachel Bendayan a écrit sur Twitter avoir parlé ce matin avec M. Trudeau et avoir «senti la sincérité dans sa voix». «Je sais que beaucoup d’entre nous sont affectés aujourd’hui. Il était important que le premier ministre s’excuse sans équivoque», a-t-elle indiqué.

L’ex-députée libérale de Whitby en Ontario, Celina Caesar-Chavannes, qui avait claqué la porte du caucus libéral dans la foulée de l’affaire SNC-Lavalin, a aussi réagi sur le réseau social, en répondant à son ex-collègue, Mitzie Hunter, qui qualifiait la controverse «d’apprentissage pour tous». «Apprentissage pour tous? Quelle personne noire ne sait pas qu’un “blackface” est absolument déplorable? Quelle [personne de couleur] ne sait pas que se peindre le visage et les mains dans une couleur différente est mal [wrong]? Qui a besoin de cet apprentissage collectif», a-t-elle argué.

«Hypocrite», dit Bernier

Le chef du Parti populaire du Canada, Maxime Bernier, qui dénonce sur toutes les tribunes la trop grande rectitude politique ambiante, n’a pas voulu jeter la pierre à Justin Trudeau pour ses choix de déguisement passés.

Mais dans un message publié tard mercredi soir sur Twitter, il en a profité pour servir une volée de bois vert au chef libéral.

«Je ne vais pas accuser Justin Trudeau d’être raciste. Mais il est le champion de la politique identitaire et les libéraux viennent de passer des mois à traiter tout le monde de suprémacistes blancs. Il est sans aucun doute le plus grand hypocrite au pays», a-t-il écrit.