(Burnaby, Colombie-Britannique) Terry Beech espère que cet oléoduc acheté par son parti ne lui coûtera pas son siège. Car dans la circonscription Burnaby North–Seymour, le « ground zero » du projet d’agrandissement de l’oléoduc Trans Mountain, la lutte promet d’être serrée.

Mélanie marquis Mélanie marquis
La Presse

« Je suis à trois maisons du bout de la canalisation. Je peux littéralement le voir de mon salon », illustre le libéral en parlant du terminal de Burnaby, en banlieue de Vancouver. Avec l’agrandissement de l’oléoduc, le volume de pétrole albertain qui se rendre ici va tripler.

Terry Beech, candidat du Parti libéral

Localement, le projet « d’intérêt national » auquel Justin Trudeau a de nouveau donné le feu vert en juin dernier suscite l’inquiétude. Il rappelle aussi de bien mauvais souvenirs : en 2007, une rupture de l’oléoduc avait entraîné un déversement de pétrole brut.

Et c’est pour se faire le porte-voix de ses commettants inquiets à Ottawa que l’élu libéral de 38 ans a rompu les rangs en s’opposant à une motion d’appui au projet Trans Mountain en Chambre – un geste purement symbolique qui n’a pas empêché les libéraux d’aller de l’avant.

« Changer le monde »

Les électeurs de Burnaby North–Seymour pourraient-ils réagir en montrant la porte au porte-étendard du parti ? « J’espère que non. J’ai représenté ma communauté. J’ai été cohérent. Les gens savent à quel point j’ai travaillé sur ce dossier », plaide Terry Beech.

« J’ignore pourquoi il n’a pas changé de parti. Lui, il n’aime pas le pipeline, mais son parti, oui », dit Amita Kuttner au sujet de son adversaire en installant le stand du Parti vert sur le campus de l’Université Simon Fraser par un après-midi frisquet et pluvieux.

Amita Kuttner, candidate du Parti vert

Si l’astrophysicienne de 28 ans fascinée par les trous noirs a décidé de plonger avec les verts, c’est « pour changer le monde ». D’abord, faire changer de couleur la circonscription : avec l’embellie verte dans les sondages et la division du vote, la chose est possible, croit-elle.

Les appuis entre les trois autres candidats sont vraiment répartis ; je pense que j’ai des chances de me faufiler. J’espère obtenir au moins 25 % des votes.

Amita Kuttner, en français

Elle trouvera sur sa route un (autre) candidat opposé au projet Trans Mountain : le néo-démocrate Svend Robinson, figure bien connue du parti, qui veut décrocher ses patins après 15 ans à l’écart de la joute politique, dont une décennie passée en Suisse.

« Ce projet serait un désastre pour la circonscription. D’une trentaine à une cinquantaine de navires pétroliers qui circulent par année, on passerait à plus de 400 navires. Les risques de déversement sont inacceptables », martèle-t-il dans un café de la rue Hastings.

Svend Robinson, candidat du Nouveau Parti démocratique

La circonscription de Burnaby North–Seymour abrite deux des six nations autochtones opposées au projet qu’a accepté d’entendre la Cour fédérale d’appel en septembre dernier, les Squamish et les Tsleil-Waututh.

Ces communautés ont été trahies par Justin Trudeau et son député Beech, accuse Svend Robinson. « Ils avaient promis en 2015 que le projet ne se matérialiserait pas sans le consentement des communautés autochtones », dénonce-t-il dans la langue de Molière.

L’enjeu de l’oléoduc sera « prioritaire » dans l’urne, prédit Svend Robinson. Espérant faire le plein de votes des progressistes déçus de la décision du gouvernement Trudeau, il croit fermement en ses chances de l’emporter le 21 octobre prochain.

« Les libéraux vont perdre beaucoup de points cette fois-ci. Moi, j’ai été député des trois quarts de la circonscription [elle a été redécoupée en 2015] pendant 25 ans, et si vous allez sur Google, vous allez voir que j’avais une très bonne réputation », lance-t-il.

La face cachée de Burnaby

Dans la circonscription, le Parti conservateur appuie résolument Trans Mountain.

Il nous a été impossible de nous entretenir avec la candidate conservatrice, Heather Leung. On nous a d’abord dit qu’elle consacrait tout son temps au porte-à-porte, puis on a évoqué un problème de maîtrise insuffisante de l’anglais. On nous a proposé une entrevue avec un autre candidat conservateur.

Lors du passage de La Presse à son local électoral de Burnaby, avant-hier, le directeur de campagne Travis Trost (frère de l’ex-élu conservateur Brad Trost) n’a pas invoqué la barrière linguistique, mais plutôt la réticence du parti à laisser la candidate s’exprimer.

Il y a quelques années, Heather Leung avait mené une fronde contre des initiatives scolaires visant à enrayer la discrimination contre la communauté LBGTQ2. Selon l’hebdomadaire Burnabynow, elle est opposée à l’avortement, même en cas de viol.

Beech écorche Singh

La bataille s’annonce donc féroce dans cette circonscription, comme dans plusieurs autres de la Colombie-Britannique, où le Parti libéral détenait 17 des 42 sièges à la dissolution de la Chambre.

« On va perdre des sièges, mais je pense qu’on va en gagner aussi, à Kamloops et sur l’île de Vancouver », suggère Terry Beech. Et comme pour souligner à larges traits qu’il n’est pas le seul à se battre pour son poste, il y va d’une boutade à l’endroit du chef du NPD.

« Vous savez, je pense que le siège de Jagmeet Singh est en danger. Le parti avait mis toute la gomme pour qu’il se fasse élire à l’élection partielle, mais là, les ressources sont dispersées, car c’est l’élection générale », avance le libéral au sujet de son voisin au sud.

Résultats dans Burnaby North-Seymour en 2015

Parti libéral du Canada (Terry Beech) : 36,1 %

Nouveau Parti démocratique (Carol Baird Ellan) : 29,6 %

Parti conservateur du Canada (Mike Little) : 27,8 %

Parti vert du Canada (Lynne Quarmby) : 5,3 %

Source : Élections Canada

Trans Mountain « ne sera pas construit »

« Cet oléoduc ne sera pas construit. Je vous le dis, il ne sera pas construit. Il traverse les territoires de 80 Premières Nations », tranche le maire de Vancouver, Kennedy Stewart, dans une salle adjacente à son bureau de l’hôtel de ville. « On parle de territoire non cédé. Quand les Premières Nations de Colombie-Britannique vont en cour, c’est parce qu’il n’y a pas de traités, et elles ont gain de cause encore, encore et encore, parce que c’est un enjeu de droits de propriété », expose-t-il. Alors qu’il était député néo-démocrate à Ottawa, en mars 2018, il s’était fait arrêter par les policiers dans une manifestation organisée au terminal de Burnaby pour défier une injonction de la Cour suprême de la Colombie-Britannique. Aujourd’hui, dans ses nouveaux habits de premier magistrat, il ne le referait pas. « Non. Il y a d’autres façons de se battre. Mon opposition est toujours aussi grande ; simplement, mon emploi est différent », offre-t-il en entrevue. Dans le bras de fer juridique entourant le projet controversé, la Ville de Vancouver avait demandé d’être entendue en Cour fédérale d’appel, ce qui lui a été refusé. En revanche, les Squamish et les Tsleil-Waututh auront voix au chapitre. Le maire Stewart n’écarte pas la possibilité de leur venir en aide sur le plan financier, par exemple. « Nous sommes en discussion. Nous avons déjà partagé certaines dépenses, et nous demeurons derrière eux », explique-t-il.

Robinson et Singh, même combat

Député à la Chambre des communes de 1979 à 2004, Svend Robinson a marqué l’histoire politique du Canada en devenant le premier élu fédéral à révéler publiquement son homosexualité. S’il remporte son pari le 21 octobre prochain, il reviendra dans « un monde différent », constate-t-il. « Quand j’ai fait mon “coming out” en 1988, on a vandalisé mon bureau, on a fracassé des vitres, on se moquait de moi, se souvient M. Robinson. Maintenant, ce qui me donne beaucoup d’espoir, ce sont les jeunes. Ils s’en fichent, de l’orientation sexuelle. Ça, c’est vraiment encourageant pour moi. » Il établit un parallèle entre ces portes qu’il a défoncées et ce que tâche d’accomplir son chef, Jagmeet Singh. « Il y a encore des réticences racistes. Mais ce qui m’a encouragé, c’est quand il a lancé son livre et que j’ai vu de jeunes garçons sikhs les yeux grands ouverts si heureux de voir Jagmeet, qui leur disait que tout était possible », se souvient M. Robinson.