Au lendemain de l’élection d’un gouvernement minoritaire dans un Canada divisé d’un bout à l’autre, les ténors libéraux réélus au Québec tirent une « leçon d’humilité » de leur victoire douce-amère. Ébranlées par la vague déferlante bloquiste, les troupes libérales portaient hier le même message : la voix du Québec sera forte à Ottawa.

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
La Presse

Daphné Cameron Daphné Cameron
La Presse

Les libéraux de Justin Trudeau ont remporté 157 sièges contre 121 pour les forces conservatrices d’Andrew Scheer à l’échelle du pays. Mais le Parti libéral a totalement été rayé de la carte en Alberta et en Saskatchewan. Au Québec, la formation est parvenue à sauver les meubles en élisant 35 députés malgré la percée du Bloc québécois.

Tous les ministres sortants du gouvernement Trudeau de la Belle Province ont conservé leur siège, parfois de justesse. Le parti de Justin Trudeau a par ailleurs fait moins bien que les conservateurs au chapitre du vote populaire au pays en récoltant 33,1 % des voix contre 34,4 %, soit une différence de 239 712 voix.

Hier, le premier ministre réélu n’a offert aucun bilan — contrairement aux chefs des autres formations —, profitant uniquement d’un bain de foule au métro Jarry, dans sa circonscription de Papineau, comme il l’avait fait après sa victoire en 2015, avant de mettre le cap sur Ottawa. Justin Trudeau s’est notamment entretenu hier avec le président américain Donald Trump.

« C’est une victoire », tranche la ministre sortante de la Francophonie, Mélanie Joly. « On a fait élire au Québec le plus grand contingent de députés. On a été capables de maintenir des sièges et faire des gains à Sherbrooke et deux autres à Montréal. […] On est contents. En même temps, on prend acte du résultat », a-t-elle affirmé.

« Les gens nous ont envoyé un message [lundi] soir », a admis pour sa part le ministre sortant de l’Infrastructure et des Collectivités, François-Philippe Champagne, en entrevue avec La Presse

Force est de constater qu’on a encore du travail à faire, en région notamment, et c’est pour ça qu’il faut être dans l’humilité, il faut continuer d’être à l’écoute.

Le député François-Philippe Champagne

Le ministre hyperactif du gouvernement Trudeau a remporté par une majorité de quelque 3000 voix la circonscription de Saint-Maurice–Champlain, en Mauricie, devant la candidate bloquiste Nicole Morin. À l’extérieur de l’île de Montréal, peu de libéraux ont résisté à la forte percée du Bloc québécois, qui a fait élire 32 candidats.

« Clairement, les gens veulent que les régions se fassent entendre, et je le dis : “On vous a entendus et on aura une voix forte à Ottawa” », a lancé M. Champagne. Dans l’est du Québec, Diane Lebouthillier, ministre sortante du Revenu national, a freiné l’élan bloquiste de justesse dans Gaspésie–Les Îles-de-la-Madeleine, obtenant une majorité de 637 voix.

« On le sentait venir [le Bloc]. On entendait beaucoup parler de M. Blanchet [Yves-François] dans les médias, mais peu des candidats en région, soutient la députée réélue. Quand j’entends que [le Bloc québécois] va travailler pour les régions, j’ai énormément de difficulté à croire ça. »

« PLUS D’AUDACE »

Dans la grande région de Québec, réputée pour être conservatrice, le Bloc a aussi chauffé les libéraux. Le ministre sortant de la Famille, Jean-Yves Duclos, a bien failli perdre sa circonscription aux mains de la bloquiste Christiane Gagnon. Il a remporté son siège avec seulement 215 voix d’avance. « Ça nous a gardés réveillés jusqu’à trois heures et demie ! »

La poussière retombée, Jean-Yves Duclos admet qu’il faudra, à partir de maintenant, améliorer « le travail de connexion » avec les Québécois. « Je pense que c’est une leçon d’humilité très importante, a-t-il expliqué. On est en démocratie, les élus travaillent fort pour ce qu’ils pensent être le bien commun, mais à la fin, ce sont les citoyens qui en sont les meilleurs juges. Quand les citoyens réprimandent légèrement le gouvernement en place, bien ce gouvernement-là, certainement s’il est réélu minoritaire, il doit être humble. »

Réélu dans la circonscription de Louis-Hébert, Joël Lightbound prend lui aussi les résultats avec « humilité ». Il estime que la population demande en fait au gouvernement de poursuivre dans la même voie, mais de faire preuve de « plus d’audace » sur la question des changements climatiques ou de la lutte contre la pauvreté.

DES MAINS TENDUES

À son avis, le nouveau gouvernement libéral doit entreprendre dès maintenant « une réflexion importante » pour faire « un bon travail », bien qu’il ne jouisse pas d’une majorité en Chambre. Sa collègue Marie-Claude Bibeau, ministre sortante de l’Agriculture, réélue avec une avance confortable dans Compton–Stanstead, partage son avis.

« Il y a quand même les deux tiers des électeurs qui ont voté pour des partis progressistes, qui veulent qu’on en fasse plus pour l’environnement, qu’on aille plus loin, plus vite. […] Donc, je pense que, majoritairement, on regarde dans cette même direction-là », a-t-elle exprimé à La Presse.

« Moi, j’ai bonne confiance qu’on va réussir à avoir une belle collaboration autant avec le NPD qu’avec le Bloc. On regarde dans la même direction à plusieurs égards », ajoute-t-elle. Le député Joël Lightbound entrevoit également la coopération avec les partis de l’opposition de manière « très positive ».

La députée Mélanie Joly, réélue dans Ahuntsic-Cartierville avec 16 925 voix d’avance, estime que ce sera « un apprentissage » de travailler en position de gouvernement minoritaire. « En même temps, je pense que c’est la nature de la politique de respecter le travail des collègues, qu’ils soient dans le gouvernement ou l’opposition », a-t-elle soutenu.

LEADERSHIP INCONTESTÉ

En coulisses chez les libéraux, le leadership de Justin Trudeau, qui n’est pas parvenu à remporter un deuxième mandat majoritaire, n’est pas remis en cause. Pour François-Philippe Champagne, le résultat que son chef a obtenu lundi est « plus que satisfaisant » et « plus qu’honorable ». Mélanie Joly qualifie pour sa part M. Trudeau de « courageux » dans cette campagne qu’elle juge avoir été « difficile », « très polarisante ». Elle estime par ailleurs avoir été « très préoccupée » lorsqu’elle a vu le leader libéral porter un gilet pare-balles lors d’un rassemblement à Mississauga pour des enjeux de sécurité.