(OTTAWA) Pour l’ancien premier ministre Brian Mulroney, quiconque obtient le mandat de diriger le Canada se voit confier trois responsabilités fondamentales : maintenir l’unité du pays, veiller à la croissance de l’économie canadienne et entretenir de saines relations avec les États-Unis.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Réélu à la tête d’un gouvernement minoritaire lundi soir au terme d’une campagne qui restera comme l’une des plus acrimonieuses de l’histoire moderne du pays, le premier ministre Justin Trudeau doit s’attendre à affronter des eaux houleuses sur ces trois fronts qui pourraient endommager davantage son embarcation libérale.

M. Trudeau s’est livré hier à une séance de photos dans le métro de Montréal pour remercier les électeurs de Papineau de lui avoir renouvelé leur confiance. Il s’est abstenu de rencontrer les médias. Il a préféré prendre la mesure du mandat qui lui a été confié avant de s’avancer sur ce qui attend son gouvernement libéral au cours des prochains mois.

M. Trudeau s’est entretenu avec certains de ses homologues provinciaux. En journée, il a reçu un appel de félicitations du président des États-Unis, Donald Trump et les deux hommes en ont profité pour faire le point la ratification de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique, devenue incertaine au Congrès américain. M. Trudeau doit tenir une conférence de presse à 13 h dans la capitale fédérale aujourd’hui.

Mais déjà, plusieurs lui donnent un avertissement. On l’exhorte à s’attaquer dès les premiers mois de son nouveau mandat aux griefs des provinces de l’Ouest, notamment de l’Alberta et de la Saskatchewan, où les libéraux ont été rayés de la carte électorale. En Alberta, 70 % des électeurs ont appuyé le Parti conservateur. En Saskatchewan, les électeurs ont envoyé au chômage le seul représentant libéral de la province, le ministre Ralph Goodale, qui avait l’allure d’un véritable Gaulois de la politique canadienne, résistant aux tentatives des conservateurs de le déloger scrutin après scrutin depuis 1993.

L’avertissement est certes venu du chef du Parti conservateur, Andrew Scheer, et des premiers ministres de ces deux provinces, respectivement Jason Kenney et Scott Moe. 

« Après les élections d’hier soir, il est clair que nous avons besoin d’un New Deal avec le reste du Canada », a affirmé M. Moe, exigeant au passage l’abolition de la taxe sur le carbone et la construction de nouveaux pipelines.

« La profonde frustration des Albertains est très réelle. L’unité nationale et la prospérité économique exigent une réponse réfléchie. Nous devons construire des pipelines et obtenir une entente équitable au sein de la fédération », a renchéri Jason Kenney.

Rappelons que M. Kenney a promis de tenir un référendum au plus tard à l’automne 2021 pour forcer le gouvernement fédéral à réformer le programme de péréquation s’il ne constate aucun progrès dans la construction de nouveaux oléoducs.

Une campagne agitée

Mais l’avertissement est aussi venu des gens d’affaires, qui s’inquiètent des possibles retombées négatives de la zizanie qui s’installe peu à peu au pays.

« Le Canada assiste finalement à la fin d’une campagne qui a semé la discorde. Aujourd’hui, nous avons l’occasion de tourner la page et de réorienter les efforts vers l’amélioration de la situation de tous les Canadiens, y compris le milieu des affaires […]. Maintenant que la campagne électorale est chose du passé, les députés de tous les partis doivent faire passer les besoins du pays avant la partisanerie », a lancé le président de la Chambre de commerce du Canada, Perrin Beatty, dans un plaidoyer pour l’unité nationale.

Le président et chef de la direction du Conseil canadien des affaires, Goldy Hyder, a abondé dans le même sens. « Le peuple s’est prononcé, et le peuple n’a jamais tort. Toutefois, les Canadiens méritaient une meilleure campagne que celle qui vient de prendre fin », a dit M. Hyder, déplorant au passage qu’aucun parti n’ait mis de l’avant un plan cohérent pour assurer la croissance économique du pays.

Nominations à venir

M. Trudeau devra trouver une façon adéquate de donner à ces deux provinces une voix à la table du Cabinet. Il pourrait se tourner vers le Sénat. La Saskatchewan compte d’ailleurs un siège vacant à la Chambre haute. Ralph Goodale pourrait-il poursuivre sa carrière au Sénat et continuer de servir comme ministre  ? Et pourquoi ne pas faire aussi une place à la table du Cabinet à l’ancienne première ministre néo-démocrate de l’Alberta Rachel Notley – alliée objective de Justin Trudeau dans la lutte contre les changements climatiques avant de mordre la poussière aux élections provinciales du printemps  ? Les suppositions allaient bon train hier dans la capitale fédérale.

D’ici deux semaines, M. Trudeau devrait annoncer la composition de son cabinet qui devra apprendre à manœuvrer dans un contexte minoritaire. Ensuite, il planchera sur un discours du Trône qui lancera les travaux de la première session parlementaire du 43e Parlement. Le premier ministre devra aussi nommer un nouvel ambassadeur du Canada à Washington. Encore là, le nom de Ralph Goodale a été évoqué hier soir, d’autant qu’il connaît bien les sphères du pouvoir à Washington alors qu’il a dirigé le ministère de la Sécurité publique au cours des quatre dernières années.

Différents partenaires de danse

Il est hautement improbable que les libéraux de Justin Trudeau choisissent de former une coalition formelle avec le Nouveau Parti démocratique (NPD) en raison des 157 sièges qu’ils ont obtenus lundi soir. Ce résultat leur donne une certaine marge de manœuvre. Il est toutefois d’ores et déjà acquis qu’ils chercheront à obtenir le plus souvent possible l’appui du NPD pour se maintenir au pouvoir.

Les deux partis ont quelques atomes crochus sur la création d’un régime national d’assurance médicaments, par exemple, ou encore la construction de nouveaux logements abordables. Ils s’entendent aussi sur l’urgence de lutter contre les changements climatiques. Mais le NPD demeure farouchement opposé à la ratification de la nouvelle mouture de l’Accord de libre-échange nord-américain et encore plus aux travaux d’agrandissement du pipeline Trans Mountain. Pour ces deux dossiers, le Parti conservateur devrait être un partenaire fiable.

Résultat : le gouvernement Trudeau tentera de se trouver un partenaire de danse différent selon la musique qui jouera dans l’enceinte du Parlement. L’objectif sera toujours d’éviter de marcher sur les orteils de l’un de ses partenaires avant la tenue d’un vote de confiance. Ces pas de danse stratégiques, auxquels le Bloc québécois devrait être invité sporadiquement, auront pour objectif d’éviter un retour aux urnes trop rapide.

LES MINISTRABLES

Hormis Ralph Goodale (Sécurité publique) et Amarjeet Sohi (Ressources naturelles), tous les ministres qui briguaient à nouveau les suffrages lundi ont été réélus. Tout indique que Justin Trudeau va faire appel à la majorité d’entre eux pour former son prochain cabinet.

Voici à quoi devrait ressembler ce cabinet.

Au Québec, les Marc Garneau (Transports), François-Philippe Champagne (Infrastructures et Collectivités), David Lametti (Justice), Mélanie Joly (Tourisme et Langues officielles), Pablo Rodriguez (Patrimoine), Marie-Claude Bibeau (Agriculture), Jean-Yves Duclos (Développement social, Famille et Enfants) et Diane Lebouthillier (Revenu national) devraient continuer de servir au cabinet. 

Le premier ministre sera-t-il tenté de faire une place de plus au Québec à la table du cabinet en y nommant son candidat vedette élu dans Laurier–Sainte-Marie, Steven Guilbeault  ? La question demeure sans réponse pour le moment. Il est aussi loin d’être certain que les ministres sortants obtiendront les mêmes fonctions.

En Ontario, Bill Morneau devrait demeurer aux Finances, tandis que Chrystia Freeland devrait conserver les Affaires étrangères. Navdeep Bains (Industrie, Science et Développement économique), Karina Gould (Institutions démocratiques), Catherine McKenna (Environnement) et Bill Blair (Sécurité à la frontière et réduction du crime organisé) devraient aussi conserver des fonctions ministérielles.

Dans l’Ouest, le Manitobain Jim Carr (Commerce international) est une valeur sûre, tout comme la Britanno-Colombienne Carla Qualtrough (Services publics et Approvisionnement).

Dans les provinces atlantiques, on s’attend à ce que le Terre-Neuvien Seamus O’Regan soit de retour à la table du cabinet. Il pourrait obtenir d’autres responsabilités que les Services aux Autochtones. Au Nouveau-Brunswick, Ginette Petitpas Taylor (Santé) devrait être également de retour.