(Regina) Vive déception pour les conservateurs, qui ont échoué à ravir le pouvoir aux libéraux de Justin Trudeau. Mais Andrew Scheer et son parti n’ont pas dit leur dernier mot.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Loin de vouloir apparaître défait, le chef conservateur Andrew Scheer s’est montré défiant, hier, y allant d’une mise en garde à l’endroit des libéraux et du premier ministre sortant.

« M. Trudeau, quand votre gouvernement va tomber, les conservateurs seront prêts, et nous allons gagner », a lâché le leader dans son discours de défaite devant les partisans irréductibles qui avaient longuement patienté pour l’entendre.

Il venait de préciser qu’il avait joint son adversaire pour le féliciter « d’avoir gagné le plus grand nombre de sièges », prenant bien soin de noter qu’au chapitre du pourcentage des suffrages exprimés, son équipe avait eu le dessus. Au moment de publier ces lignes, le parti d’Andrew Scheer devançait celui de Justin Trudeau par plus de 250 000 voix.

PHOTO GEOFF ROBINS, AGENCE FRANCE-PRESSE

Andrew Scheer a fait son entrée sur la scène de l'International Trade Center de Regina avec femme et enfants pour prononcer son discours de défaite devant les partisans irréductibles qui l'attendaient. 

« Au moment où je vous parle, nous menons dans le vote populaire. Plus de Canadiens voulaient que nous gagnions cette élection que n’importe quel autre parti », s’est félicité Andrew Scheer, qui a fait son entrée sur scène avec femme et enfants.

Quant aux libéraux, « non seulement ont-ils perdu plus d’une vingtaine de sièges, ils ont reculé dans les appuis dans toutes les régions du pays », a-t-il dit, reconnaissant tout de même que, dans son propre camp, le résultat d’hier n’était « pas celui souhaité ».

Sur une note plus sombre, le chef s’est inquiété pour l’avenir du pays et a présenté sa formation comme étant la salvatrice. 

Avec la montée du Bloc québécois séparatiste et nos résultats sans appel dans l’ouest du Canada, le pays en sort divisé.

Andrew Scheer

Jamais, pendant cette allocution qui a duré une dizaine de minutes, Andrew Scheer n’a-t-il exprimé l’ombre d’une intention de démissionner.

Selon les statuts du parti, un chef qui ne parvient pas à former un gouvernement et qui choisit de rester aux commandes doit se soumettre à un vote de confiance au premier congrès national suivant l’élection. Le prochain a lieu en avril 2020 à Toronto.

SOIRÉE DIFFICILE À REGINA

Lorsque la victoire des troupes libérales a commencé à poindre à l’horizon, on aurait pu entendre une mouche voler dans la salle bondée où avaient convergé des centaines de militants.

La soirée n’avait pourtant pas si mal commencé. Les premiers résultats en provenance de l’Atlantique étaient plutôt satisfaisants ; après avoir été complètement rayés de la carte en 2015, les conservateurs y ont récupéré quatre sièges.

Les sympathisants rassemblés à l’International Trade Center de Regina ont commencé à s’animer (timidement) lorsque les résultats préliminaires dans les Prairies, région fertile en sièges pour le Parti conservateur, se sont mis à défiler.

Mais les nouvelles en provenance du Québec et de l’Ontario étaient moins bonnes. Sur le sol québécois, on a encaissé des pertes : de 12 députés conservateurs, on est passé à 10. Et chez Doug Ford, à Toronto et dans sa région, les libéraux sont parvenus à tirer leur épingle du jeu et à remporter des luttes féroces. Résultat : seulement 5 gains en Ontario pour une délégation qui compte désormais 37 députés dans cette province.

Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, on a applaudi bien fort la réélection du leader, qui s’est fait élire pour la sixième fois sans interruption dans son bastion de Regina–Qu’Appelle.

On a applaudi encore plus fort la défaite en Saskatchewan du vieux routier libéral Ralph Goodale. « Na na na na, hey hey hey, goodbye », a scandé la foule en voyant le ministre sortant apparaître à l’écran. Les conservateurs l’avaient pris pour cible dans cette campagne.

En fin de soirée, 119 députés conservateurs avaient été élus et 3 autres étaient en avance ; une progression notable par rapport aux 99 députés élus en 2015. Avec 34 % des suffrages exprimés, les conservateurs devançaient même légèrement leurs rivaux libéraux.

MINES BASSES

Mais en règle générale, les mines étaient bien basses dans la grande pièce où trônait un gigantesque unifolié et où était garé l’autocar de campagne dans lequel le chef a sillonné le pays au cours des 40 derniers jours.

« Je suis déçu que nous nous retrouvions en 2019 avec une situation que nous n’avions pas en 2015. Le pays est polarisé. On a l’émergence du séparatisme au Québec et les premiers signes d’un mouvement séparatiste dans l’Ouest », a déclaré Bruce Evans.

Même son de cloche du côté d’Al Church, 69 ans, de Moose Jaw. 

Je suis très attristé. C’est dur de vous en parler sans être émotif. C’est l’avenir de notre pays qui est en jeu. Justin Trudeau va le détruire.

Al Church

La défaite a également été dure à digérer pour Maria Johnston, 13 ans, et sa sœur Erica, 15 ans. « J’espérais qu’Andrew Scheer serait élu parce que le mouvement pro-vie lui tient vraiment à cœur », a regretté la cadette.

Mais hier, il s’en est peu trouvé pour réclamer la tête d’Andrew Scheer. « J’espère qu’il restera. C’est un homme respectable », a argué Cheryl, une septuagénaire de Regina.

La campagne conservatrice en cinq temps

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

Oléoduc et loi sur la laïcité

Lancée à Trois-Rivières, la campagne conservatrice n’est vieille que de quelques minutes que, déjà, Andrew Scheer doit se prononcer sur deux enjeux majeurs au Québec. Il marque des points en s’engageant à ne pas contester la Loi sur la laïcité de l’État (« loi 21 »), populaire dans la province. Mais il ne nie pas que dans un gouvernement majoritaire, il serait prêt à imposer un oléoduc au Québec dans le cadre de son projet de « corridor énergétique ».

Avortement

La question de l’avortement n’était sans doute pas sur l’écran radar conservateur en précampagne, mais la donne change rapidement. Après avoir dû s’expliquer à moult reprises sur la présence de candidats antiavortement dans ses rangs, le chef martèle que son parti ne « rouvrira pas ce débat » en Chambre. Pris d’assaut par ses adversaires pendant le face-à-face à TVA le 2 octobre, M. Scheer avoue finalement le lendemain qu’il est « pro-vie », donc opposé au droit des femmes de subir une interruption volontaire de grossesse. La pression semble baisser à ce sujet, mais les libéraux rappelleront la position de M. Scheer jusqu’à la fin de la campagne.

Fronde

Le débat à TVA laisse Andrew Scheer amoché, mais le chef conservateur n’a pas dit son dernier mot. Le 7 octobre, en ouverture du débat en anglais, il dirige une attaque incendiaire contre Justin Trudeau, qu’il accuse d’être « faux », d’être un « imposteur » et de ne pas « mériter de gouverner ce pays ». M. Scheer gardera ce ton frondeur jusqu’à la fin de la campagne. Devant la perspective d’un gouvernement minoritaire, il ne montre aucune ouverture à travailler avec un autre parti.

Encore le Québec

Si la popularité d’Andrew Scheer reste assez faible dans la province, ce n’est pas faute d’essayer. Le chef répète sans cesse que c’est sous le gouvernement de Stephen Harper que le Québec a obtenu le statut de nation ainsi qu’un siège à l’UNESCO. En fin de campagne, M. Scheer en rajoute et promet des pouvoirs accrus en matière d’immigration ainsi que différentes mesures pour charmer les francophones – par exemple, la création d’un tribunal des langues officielles et une réforme de la Loi sur les langues officielles.

Les fameuses coupes

Pendant des semaines, Justin Trudeau s’acharne à dire qu’Andrew Scheer sera l’homme des coupes. À seulement une semaine du vote, le Parti conservateur dévoile son cadre financier et lui donne partiellement raison. Pour financer de généreuses baisses d’impôts et retrouver l’équilibre budgétaire avant la fin d’un premier mandat, les bleus s’engagent à faire des coupes d’environ 13,6 milliards par an dans les dépenses directes de programmes du gouvernement fédéral.