(Saint-Anaclet-de-Lessard) Alexandre Proulx n’a pas 40 ans. Il a repris en 2015 la ferme laitière de son père avec son frère, Simon.

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
La Presse

Daphné Cameron Daphné Cameron
La Presse

L’été suivant, la gestion de l’offre était mise à mal à l’issue de la négociation de l’accord Canada-Union européenne. Puis avec l’entrée en vigueur du Partenariat transpacifique (PTP).

« La première année, je m’étais dit que je retournerais travailler [à l’extérieur de la ferme] », raconte celui qui était agronome avant de se lancer dans la production. « Au pire, c’est ce qui va se passer. Je vais retourner travailler ailleurs. »

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Alexandre Proulx, producteur de lait à Saint-Anaclet-de-Lessard, dans le Bas-Saint-Laurent

À l’automne 2018, la conclusion du nouvel accord de libre-échange nord-américain, l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM), qui n’est toujours pas ratifié par Ottawa et Washington, a ajouté une couche d’incertitude.

C’est que les temps sont durs pour les producteurs de lait, qui estiment avoir subi des pertes de marché de 8,4 % avec la renégociation des trois accords. Selon le syndicat des Producteurs de lait du Québec, cette brèche représente 800 millions de litres de lait, soit l’équivalent de la production annuelle de 1200 fermes laitières moyennes du Québec. « Je pense que des concessions, on en a assez fait », soupire Alexandre Proulx.

Je ne sais pas si [Ottawa] s’en rend compte, mais au Bas-Saint-Laurent, on fait vivre les régions. Depuis cinq ans, dans le rang, il y a quatre producteurs qui ont vendu.

Alexandre Proulx, producteur de lait de la Ferme Adelme Proulx et Fils

Voilà maintenant quatre générations que la Ferme Adelme Proulx et Fils exerce ses activités dans le 3e Rang Est à Saint-Anaclet-de-Lessard, près de Rimouski. La ferme familiale va bien, assure le jeune producteur, avec quelque 150 « têtes » et un quota de 95 kg de matières grasses. « La santé financière est bonne, mais oui, on vit de l’incertitude », admet M. Proulx.

« Ce qui est inquiétant avec [l’ACEUM], c’est que c’est encore des pertes, et on parle de voisins très proches », soutient M. Proulx, rencontré par La Presse en août dernier.

Promesse électorale

Quelques semaines à peine avant le déclenchement des élections, le gouvernement sortant de Justin Trudeau a promis de verser des indemnités de 1,75 milliard sur huit ans aux producteurs de lait pour les pertes liées à la conclusion de l’Accord économique et commercial global avec l’Union européenne et le nouveau PTP, entré en vigueur en 2018.

Pour les producteurs de lait, la compensation n’effacera pas le sentiment qu’ils ont été utilisés pour que le gouvernement réalise une entente. »,

Marcel Groleau, président de l’Union des producteurs agricoles du Québec

« La pilule d’avoir servi de monnaie d’échange n’est pas passée », souligne Marcel Groleau, qui est également producteur de lait. « Je pense que si on parle à la majorité des producteurs de lait, il reste que pour eux, Trudeau est une déception en ce sens-là. Et les conservateurs vont avoir à s’expliquer aussi parce que l’entente avec l’Europe, ce n’est pas Trudeau qui l’a négociée, c’est M. Harper », dit-il.

L’aide prend la forme d’une indemnisation directe, proportionnelle aux quotas détenus. Même s’il salue l’intervention d’Ottawa, Alexandre Proulx ne peut s’empêcher d’y voir un lien avec le scrutin fédéral. « Ce sont des promesses électorales », déplore-t-il. « On est censés avoir le premier chèque d’ici octobre, novembre ! »

« Je calculais que pour nous, c’est 315 $ du kilo [du quota] et pour les années 2 à 7, ça va être plutôt 180 $ du kilo. Pour compenser les pertes de marché, il aurait fallu avoir 315 $ du kilo tout le temps. Ce n’est pas assez. […] Après l’année 7, on ne sait pas », fait-il valoir. Et pour l’ACEUM, eh bien, on ne sait pas non plus, ajoute M. Proulx.

Comme lui, les quelque 11 000 producteurs de lait du Québec n’ont pas l’esprit tout à fait tranquille : ils ne savent toujours pas comment le futur gouvernement canadien les indemnisera pour les pertes liées à l’accord.

Ce que promettent les partis

Au chapitre du nouvel accord de libre-échange nord-américain, Justin Trudeau a déjà assuré que les producteurs de lait seraient « pleinement » dédommagés pour leurs pertes. « On se dit OK, c’est bon, mais s’il n’y avait pas eu de brèche dans le système […], on n’aurait pas besoin de dépenser cet argent-là. C’est l’argent des contribuables. Ça aurait pu servir à autre chose », soutient le producteur du Bas-Saint-Laurent.

Lors d’une entrevue à la CBC, le 2 octobre dernier, le chef libéral a aussi fait la promesse à un producteur de lait du Manitoba que la gestion de l’offre ne serait « plus sur la table » d’aucune négociation future d’accords internationaux.

Le chef du Parti conservateur, Andrew Scheer, s’est quant à lui engagé à corriger les lacunes de l’ACEUM sur la gestion de l’offre, sans toutefois rouvrir l’accord s’il était porté au pouvoir.

Le Nouveau Parti démocratique et le Parti vert estiment tous les deux que si les démocrates américains décidaient d’améliorer l’entente, le Canada devrait retourner à la table de négociation dans le but d’éliminer ou de réduire la brèche de 3,59 % dans la gestion de l’offre ouverte par cet accord.

De son côté, le Bloc québécois promet de déposer un projet de loi pour empêcher « toute nouvelle brèche » dans la gestion de l’offre à l’avenir.

De manière beaucoup plus radicale, le Parti populaire du Canada juge que des indemnisations devraient être attribuées aux producteurs en échange de l’abolition du système de gestion de l’offre et non pour une ouverture minimale du marché aux importations.

Trois chantiers demandés au prochain gouvernement

Environnement

Le secteur de l’agriculture est l’un des principaux émetteurs de gaz à effet de serre dans le monde. L’Union des producteurs agricoles (UPA) demande au gouvernement fédéral de lancer au lendemain du scrutin un grand chantier agroenvironnemental en collaboration avec les provinces. « On sait que c’est important pour les citoyens canadiens, mais aussi de plus en plus pour se positionner sur les marchés internationaux », explique le président de l’UPA, Marcel Groleau. Au cours des derniers mois, il a beaucoup été question de pesticides au Québec. Pour aider les agriculteurs qui souhaitent entreprendre un virage vers la production biologique, l’UPA souhaite que le gouvernement planche sur un programme de partage des coûts pour la certification biologique, un processus onéreux qui prend trois ans.

Importations

L’UPA demande au prochain gouvernement fédéral d’imposer le respect des normes canadiennes aux produits importés pour les consommateurs d’ici. « On fait face à de plus en plus de produits importés qui n’ont pas à respecter les normes canadiennes », déplore Marcel Groleau. « Nos producteurs sont soumis aux normes étrangères lorsqu’on exporte, notamment en Europe où ils sont très, très, très sévères. Mais ici, on est très peu exigeants quant au respect des normes canadiennes […] Ça crée de la confusion auprès des consommateurs et c’est une concurrence déloyale pour les producteurs canadiens. » 

Filet de sécurité

Le programme fédéral Agri-stabilité, censé aider les producteurs en période de crise, ne remplit plus sa mission en raison de compressions effectuées par le gouvernement conservateur en 2013, selon l’UPA. À preuve, illustre Marcel Groleau, les producteurs de porcs, durement frappés par l’embargo chinois sur les viandes canadiennes, n’ont pas encore subi assez de pertes pour que ce programme se déclenche. « Actuellement, on peut dire qu’il n’y a plus de filet de sécurité pour les producteurs qui traversent des crises au Canada. » Le syndicat, qui représente les 41 300 agriculteurs québécois, demande que le programme redevienne ce qu’il était avant les compressions.