Il n’a pas fallu attendre longtemps avant que les chefs de parti ne jettent les gants hier, lors du premier débat télévisé en français. L’avortement et la laïcité ont provoqué des échanges acrimonieux dès les premières minutes de l’affrontement et l’environnement a donné lieu à des attaques franches entre les candidats.

Fanny Lévesque
Fanny Lévesque La Presse
Mélanie Marquis
Mélanie Marquis La Presse

Le chef conservateur Andrew Scheer s’est vite retrouvé sur la défensive, pilonné par un trio d’adversaires, qui ont fait front commun pour tenter de lui arracher des réponses sur sa position personnelle au sujet de l’avortement. Il s’agissait du premier thème abordé sur le plateau du Face-à-Face 2019 sur les ondes de TVA.

Andrew Scheer a d’abord réitéré sa position, s’engageant à ne pas rouvrir le débat sur cette épineuse question : « Rien ne va changer », a-t-il assuré. Mais le chef libéral n’a pas cessé de le talonner, l’invitant à dire si personnellement il était pour ou contre. « Est-ce que vous croyez en tant que chef, en tant que leader, en tant que père, en tant que mari, que les femmes ont le droit de choisir ? », a demandé M. Trudeau.

Justin Trudeau a été particulièrement incisif, interrompant son adversaire à maintes reprises sur le plateau. « Tu te caches de chaque réponse », lui a reproché le chef libéral.

Malgré l’insistance du premier ministre sortant, de Jagmeet Singh et d’Yves-François Blanchet, jamais le leader conservateur n’a voulu dire quelle était sa position personnelle sur la question (il est contre l’avortement).

Peu après, c’était au tour du chef Yves-François Blanchet d’être la cible de tirs groupés, alors qu’il cherchait à obtenir l’assurance qu’aucun des chefs ne contesterait devant les tribunaux la Loi sur la laïcité de l’État du Québec.

« Vous essayez toujours de créer des chicanes ! Dans le débat sur le niqab [en 2015], vous avez aussi créé de la chicane. C’est dégueulasse. La division ne fonctionne pas », lui a balancé Jagmeet Singh.

Le visage de son interlocuteur a aussitôt changé d’expression. « Je vais attribuer à un apprentissage du français l’usage du mot “dégueulasse”, qui est assez sévère », l’a interrompu le leader bloquiste.

Le chef libéral Justin Trudeau a pour sa part réitéré qu’il n’excluait pas toute contestation par le gouvernement fédéral si le dossier devait continuer à cheminer devant les tribunaux. « C’est important d’avoir un État laïque ; mon père a lutté pour ça pendant la Révolution tranquille. La grande menace qu’on voit à la laïcité de l’État, c’est des groupes d’extrême droite qui poussent un agenda anti-femmes, anti-LGBT », a-t-il lancé.

DÉBAT MUSCLÉ SUR L’ENVIRONNEMENT

Les esprits se sont particulièrement échauffés sur le thème de l’environnement. Le chef conservateur, sur la sellette pour son appui à l’industrie pétrolière, est passé à l’attaque, accusant Justin Trudeau d’être « un hypocrite », lançant contre toute attente cette affirmation : le chef libéral fait campagne en utilisant deux avions.

Ce à quoi M. Trudeau a répliqué que M. Scheer « est bien le seul » à ne pas avoir racheté ses crédits pour compenser les émissions de carbone de ses déplacements pendant la campagne. Comme il l’avait fait lors de la campagne 2015, le Parti libéral utilise en effet deux avions, le premier servant à envoyer des éclaireurs et du matériel.

Il faut dire que le chef libéral venait de piquer au vif M. Scheer en affirmant qu’il était le seul à être « capable de tenir tête » aux premiers ministres de l’Ontario et de l’Alberta, Doug Ford et Jason Kenney. Bien qu’il brandisse allègrement la menace « Doug Ford » en campagne, il aura fallu attendre plus de 55 minutes pour que M. Trudeau le mentionne.

« On reconnaît qu’il y a des gouvernements conservateurs à travers le pays qui repoussent [nos actions], mais justement, pourquoi il ne faut pas se doubler avec un gouvernement d’Andrew Scheer, il faut avoir quelqu’un qui va tenir tête aux provinces de Doug Ford et Jason Kenney », a affirmé M. Trudeau.

Justin Trudeau, maintes fois critiqué sur son bilan environnemental, après l’achat controversé de l’oléoduc Trans Mountain, était visiblement prêt à se défendre. Pourtant, il n’a pas été tellement mitraillé sur la question.

Andrew Scheer a réitéré qu’il « avait fait son choix » et qu’il était favorable au pétrole canadien « de chez nous », a-t-il dit. Ses adversaires ont bien tenté de le forcer à déclarer si oui ou non il irait à l’encontre de la décision du gouvernement du Québec en imposant le passage d’un oléoduc sur le territoire québécois pour exporter le pétrole de l’Ouest, mais M. Scheer s’en est tenu à ses formules habituelles.

Le chef conservateur a assuré qu’il arriverait à proposer une solution « gagnante-gagnante » pour le Québec. « Un corridor énergétique va donner au Québec l’opportunité de partager [l’énergie], c’est une solution gagnante-gagnante », a-t-il indiqué. Ce à quoi a répondu le chef du NPD, Jagmeet Singh, a répondu : « Ce n’est jamais gagnant-gagnant d’imposer » quelque chose.

Toujours au chapitre de l’environnement, Yves-François Blanchet a dû clarifier ses décisions passées alors qu’il était ministre de l’Environnement dans le gouvernement de Pauline Marois de 2012 à 2014, notamment au sujet de l’exploration pétrolière sur l’île d’Anticosti et du feu vert à la construction de la cimenterie McGinnis de Port-Daniel–Gascons en Gaspésie.

SCHEER c. BLANCHET

La soirée a donné lieu à plusieurs reprises à des affrontements entre le Bloc québécois et le Parti conservateur. Une situation qui n’est certainement pas étrangère aux résultats des derniers sondages qui placent presque au coude-à-coude dans les intentions de vote chez les Québécois.

Le chef conservateur s’est notamment targué d’être le seul à pouvoir réaliser la mise en œuvre de la déclaration de revenus unique, à la demande de François Legault, puisque le Bloc québécois, qui est favorable à cette mesure, ne prendrait jamais le pouvoir. « Avec le Parti conservateur, on va avoir des députés du Québec à la table de décision, on ne fera pas seulement faire des demandes et mettre de la pression », a lancé M. Scheer, s’attaquant directement au Bloc québécois.

« Si ne pas être un député du gouvernement est inutile, vous avez été inutile pour les quatre dernières années », a répliqué M. Blanchet du tac au tac.

RIEN SUR LE BLACKFACE

Aucun des chefs n’a fait mention, pendant les deux heures qu’a duré la joute oratoire, de l’affaire du blackface de Justin Trudeau, qui a fait dérailler pendant quelques jours la campagne libérale.

En revanche, le chef conservateur Andrew Scheer n’a pu s’empêcher de décocher une flèche à l’endroit du premier ministre sortant au sujet de la kyrielle de costumes qu’il avait portés pendant son voyage en Inde.

« Je crois que les Québécois se sont ennuyés de [Stephen] Harper pendant votre voyage en Inde, a-t-il lancé en guise de boutade. Vous avez gagné les élections de 2015. Bravo. Mais on est en 2019 maintenant. Tchéckez votre calendrier ! »

L’affaire SNC-Lavalin s’est par ailleurs invitée dans le débat alors qu’il était question de la renégociation de l’ALENA.

Après qu’Andrew Scheer eut reproché à Justin Trudeau de s’être ingéré politiquement dans le dossier, ce dernier l’a interprété comme l’aveu que son rival était « en train de dire qu’il n’allait pas protéger les emplois de Lavalin ».

Les chefs des partis fédéraux croiseront à nouveau le fer la semaine prochaine à Gatineau lors des deux affrontements organisés par la Commission des débats, le 7 octobre en anglais puis le 10, en français.