À l’aube du scrutin du 21 octobre, notre chroniqueur est allé à la rencontre des électeurs des provinces maritimes. Deuxième arrêt : Balmoral, au Nouveau-Brunswick.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Souvent, les gens parlent de leur « coin de pays », mais tu regardes sur la carte, tu vois qu’ils ne sont pas forts en géométrie. C’est tout juste un point. Un point de pays.

Atholville, non. C’est un coin du Nouveau-Brunswick. Un vrai de vrai coin dans cette province qui essaie d’être le plus carré possible. Tu vas à droite, tu vas à gauche, tu vas devant, tu arrives au Québec.

On pourrait l’appeler le coin des optimistes. Il fallait l’être, pour imposer le français dans l’affichage – seule ville où c’est obligatoire, avec Dieppe et Petit Rocher.

Et dans ce coin historiquement déprimé économiquement, où l’industrie du bois descend plus souvent qu’elle ne remonte, où la filature a fermé depuis longtemps, l’espoir économique renaît sous les traits d’un plant de pot.

La société Zenabis a pris possession de l’usine de filature désaffectée en 2014. Elle a commencé à fabriquer du cannabis médicinal. Avec la légalisation, on agrandit, on embauche. De 150, on est passé à 200, puis 300… Aux dernières nouvelles, 400 personnes y travaillaient, et l’expansion est loin d’être finie.

« C’est comme un hôpital là-dedans, tout le monde a des masques, des gants, des habits, tu croirais pas ça », me dit un ouvrier de la construction. Personne n’est censé parler aux journalistes, même de l’autre côté des barbelés, et il ne faut pas « donner les noms ».

« J’ai travaillé comme concierge dans une école, comme menuisier, comme bûcheron, et j’avais toujours un boss à mon cul… ici, c’est pas mal plus relax, et c’est bien payé », me dit Fred, un Micmac de Listuguj, du côté québécois du fleuve, en train de fumer une cigarette pendant la pause.

J’aime mieux trimer des plants de pot à 15 $ l’heure que de courir après les mongols dans l’hôpital au salaire minimum [11,50 $ au Nouveau-Brunswick].

Steve, ancien gardien de sécurité

L’usine recrute tellement que les commerces peinent à retenir leur personnel. Zenabis et l’usine de pâte à papier AV Group, sa voisine dans le parc industriel, jouent à se voler leurs meilleurs employés.

Déjà que comme partout, les employés sont rares et ont le choix.

« Pas besoin de crier ben fort après eux que tu les perds », dit en souriant à moitié Jacques Boudreau, qui a cofondé Rivac, une entreprise de construction florissante… mais qui fermera boutique cet hiver, faute de main-d’œuvre. Pas à cause de Zenabis, mais parce que les ouvriers spécialisés ont mieux ailleurs.

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Me voici à Balmoral, encore dans le coin des optimistes.

Quand Armand Landry était petit, la banque est venue et ils ont tout saisi, jusqu’au petit tracteur gris de son père.

PHOTO YVES BOISVERT, LA PRESSE

Armand Landry, son fils Serge et son petit-fils Sébastien

« Mon père était riche, mais il est tombé malade. Il ne pouvait plus travailler. Il a tout perdu. Il devait 18 000 $ à l’Hôpital de Dalhousie. »

Riche, enfin, à l’échelle d’un petit village. De l’équipement forestier, des camions… Pas exactement des Rockefeller. Ni des Irving.

À 11 ans, j’ai lâché l’école. Moi, aujourd’hui, ils m’enfermeraient dans un hôpital, ma mère savait plus quoi faire avec moi, je me levais à 3, 4 h du matin, je bougeais tout le temps… À 12 ans, j’étais fait comme un homme.

Armand Landry

Un peu de pauvre agriculture, un peu de camionnage et quelques rencontres plus tard, il achète son premier camion. Et un deuxième. Pour transporter de la pitoune aux moulins. Le Nouveau-Brunswick était – et est encore – un pays de bois. Puis il se met à réparer des pièces et à en vendre en dessous de l’escalier. Si bien qu’il devient distributeur d’équipement forestier avec un associé, « ALPA », que ça s’appelle.

Et 46 ans plus tard, ils sont trois générations à travailler dans cette entreprise de 130 employés.

Mais ils ne se sont pas contentés de vendre les équipements des autres. Ils ont inventé une machine à couper du bois qui se vend partout au Nouveau-Brunswick, mais aussi au Québec, en Oregon, en Russie, au Brésil…

La « Landrich » est une rétrocaveuse modifiée avec une tête finlandaise intelligente qui fait d’un arbre le plus de bois possible, consomme moins de carburant, est plus confortable, etc.

Landrich ? À l’origine, paraît-il, les Landry sont germaniques, et Armand aimait cette touche européenne.

« C’était le rêve de mon père, dit Serge, qui dirige maintenant la société. Il disait : “dans la Péninsule, ils pêchent et il y a un chantier maritime ; nous, on coupe du bois, on devrait faire des machines.” Et un jour, en revenant de livrer de l’équipement au Cap-Breton, j’ai appelé mon père, je lui ai dit : “on va le faire.” On voulait apporter un côté européen, aussi. Les Américains, ils vont sur la Lune, ils font des guerres, mais des fois, pour le reste, c’est pas fort… »

C’est ainsi qu’on a gardé plein de jeunes dans le village. C’est comme ça aussi qu’on a ramené des talents dispersés. Serge me présente Yves-Michel Thibeault, un gars de la région parti étudier le génie à Sherbrooke, qui avait un excellent emploi à Montréal.

Quoi ? Aller vivre à… Balmoral ? Comme… en lointaine banlieue de… Campbellton ?

Quand on lui a expliqué le projet, il a été intrigué. Il est venu faire un tour. Il est resté.

C’est une vraie petite industrie, qui fabrique ses machines une à la fois, peut-être en feront-ils cinq l’an prochain, dix l’année d’après… Mais c’est de la haute technologie, qui nécessite de l’informatique, de l’analyse algorithmique des arbres, du génie électrique, mécanique, etc.

Et plein de gens brillants.

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« On envoie nos jeunes à l’université, mais on les perd après. Il faut trouver le moyen de les garder », dit Armand.

« Moi, je suis optimiste, je vois beaucoup de jeunes qui reviennent. J’en connais un qui revient travailler avec une maîtrise en biologie.

 – On fait quoi ici avec une maîtrise en bio ?

 – As-tu vu l’usine de cannabis ? C’est de la biologie des plantes, ça… »

Et puis, « quand tu viens d’une petite ville, tu veux élever ta famille dans cet environnement-là. Moi, je dis qu’on élève une famille en famille : avec les grands-parents pas loin…

Les innovateurs, ils sont souvent dans des petits villages. On va voir des gens en Finlande, c’est pas à Helsinki. Nous, on a innové en étant près de l’action, des gens.

Armand Landry

On n’a pas parlé de politique. On est ici dans Madawaska-Restigouche, où le libéral René Arseneault a gagné avec 55,7 % des votes (le deuxième a été le candidat du NPD, l’ex-journaliste Rosaire L’Italien), défaisant le député conservateur Bernard Valcourt (revenu après avoir été ministre sous Mulroney).

C’est clairement rouge ici, mais tout aussi clairement, l’enthousiasme pour un Justin Trudeau jugé trop à gauche a pâli rapidement.

En quittant le village, on peut voir la superbe nouvelle école. Le gymnase s’appelle Armand-Landry.

J’allais oublier : avant de partir, le patriarche me montre, sous un érable, un petit tracteur gris.

« Je l’ai trouvé, je l’ai fait remettre à neuf. C’est le même modèle que celui de mon père. »