(Doral) Les gens ont commencé à arriver à 14 h. Deux heures plus tard, ils étaient des milliers à s’agglutiner dans la moiteur floridienne au milieu de l’allée du trou numéro 10 du « Blue Monster », où l’ombre se fait rare.

C’est sur son propre terrain de golf, en banlieue de Miami, que l’ancien président des États-Unis tenait son rassemblement mardi, une semaine avant le début de la convention républicaine à Milwaukee.

« Vais-je annoncer mon candidat à la vice-présidence ? », a écrit Donald Trump sur Truth Social une heure avant de monter sur scène. Du trio des finalistes présumés, seul était présent Marco Rubio, sénateur de Floride. Le Wall Street Journal, se faisant l’écho du milieu des affaires, plaidait la veille pour que le candidat incarne la stabilité et non le chaos, tentant de repousser le sénateur d’Ohio J.D. Vance, un ex-anti-Trump féroce devenu ultra-Trumpiste.

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Marco Rubio, sénateur de Floride

L’annonce sera pour un autre jour.

La foule de plusieurs milliers ici de toute manière n’est pas venue pour la nouvelle, mais comme dans un show rock, pour entendre les grands succès de leur vedette.

Trump, de très bonne humeur depuis le débat, s’est fait plaisir.

Il a offert « officiellement » à « Sleepy Joe » un débat-revanche cette semaine même. Mano a mano, sans micro qui ferme. Et aussi : une partie de golf, pour laquelle il concèderait 10 coups au président. En cas de victoire de Biden, Trump verserait 1 million à l’œuvre de son choix.

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Donald Trump s’adresse à ses partisans rassemblés sur son terrain de golf de Doral, en Floride.

La Maison-Blanche sait depuis longtemps que Biden n’a plus les capacités de gouverner, mais on le cache, dit Trump. Une théorie du complot se développe à ce sujet, évidemment. Le fait est que Joe Biden a donné très peu d’entrevues et de conférences de presse, ce qui n’aide pas à rassurer ceux qui voudraient croire qu’il a connu simplement « une mauvaise soirée » au débat.

Dans l’atmosphère de sauna, avec un bon 40 degrés ressenti, un Trump luisant de sueur a ensuite repris ses classiques.

La frontière « ouverte », les criminels qui entrent avec la complicité de Joe Biden et Kamala « la rieuse » Harris. Il a prétendu que « 50 terroristes islamistes » sont entrés au pays et que « personne ne sait où ils sont ».

Il a répété que l’élection a été « volée » et que les « manifestants » du 6 janvier 2021 sont des « prisonniers politiques ». Mais d’ajouter que grâce à un récent jugement de la Cour suprême, ils seront « bientôt libérés ». Ce qui est faux : certaines accusations en vertu d’une loi fédérale vont tomber, mais les accusations criminelles principales du millier de personnes condamnées tiennent.

Au bout d’une heure de description d’un pays dangereux, en décrépitude, risée du monde entier, Trump a promis de tout régler en quelques mois.

Nouveauté cette année, la dernière portion du discours se fait sur un arrière-fond de musique New Age planante, sur un ton semi-religieux. Plus de passages illégaux à la frontière. La peine de mort pour tout trafiquant de fentanyl responsable de la mort de « 500 personnes ou plus ». Plus d’inflation. Pas de hausse de taxes. Etc.

La liste des mensonges serait longue à faire. Mais ce qui fait le succès de ce politicien de 78 ans, ce qui fascine plusieurs fans, c’est aussi l’énergie physique agressive qu’il dégage pendant sa performance d’une heure et demie de discours ininterrompu. Ce que les Américains appellent « stamina », il semble en avoir des réserves inépuisables.

Qui donc vient passer sept, huit heures sous le soleil floridien pour écouter Trump ?

Les ultras. Comme Ashley Saud, 18 ans, une étudiante en année préparatoire de médecine, qui a très hâte de voter pour son idole. « Ses politiques sont incroyables, et il est tellement drôle. C’est la troisième fois que je viens le voir ! » Quant à sa condamnation criminelle, pour elle, c’est du vent. D’ailleurs, son père, un policier retraité, le lui a dit.

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Ashley Saud et Emily Gonzalez

Sa copine Emily Gonzalez, 17 ans, est très déçue d’atteindre la majorité après l’élection, mais ce sera « tellement mieux » avec lui, elle en est certaine.

Jawal, un Afro-Américain de 35 ans, a une petite entreprise de nettoyage. Dans sa famille, tout le monde est démocrate. « C’est OK, je comprends d’où ils viennent, mes parents ont travaillé pour le gouvernement. La gauche attend trop du gouvernement, je n’ai pas été élevé comme ça. Il faut travailler fort. »

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Jawal

Il m’explique que son associé est un homme trans et pro-Trump. « Ce n’est pas homophobe, ici, ils viennent de faire jouer YMCA, tout le monde dansait et on sait clairement que c’est une chanson gaie. »

Un jeune vendeur de produits financiers, Jordan Alvarado, 23 ans, tente de me convaincre que l’économie allait beaucoup mieux sous Trump. Je conteste ses données, notamment sur l’emploi et la production économique. Il me dit que les statistiques du gouvernement ne sont pas fiables, ou alors que les gens doivent travailler plus fort car tout coûte plus cher, ce qui brouille les données.

« Je veux bien qu’on donne 1 million à l’Ukraine pour aider un peu, mais des milliards chaque mois ? Voyons donc. »

Il est né au Mexique, mais sa tante l’a fait passer la frontière quand il était petit en faisant croire qu’il était son fils. Ses parents ont traversé avec des contrebandiers. Mais il m’explique qu’il faut impérativement fermer la frontière et expulser « les criminels ». Trump promet « la plus grande déportation jamais vue », et il n’est pas citoyen américain. Mais il ne craint pas la déportation, car d’après lui, « ils vont expulser seulement ceux condamnés comme criminels ».

Jorge Wong, 72 ans, est arrivé comme réfugié avec 165 personnes du Nicaragua. Pour lui, Biden est la pente qui mène à ce qu’il a fui : le communisme sandiniste.

À côté de la ferveur des fans devant une rock star, il y a les religieux fervents. Christopher O’Berg a confiance au Saint-Esprit. Il croit que Trump est un envoyé de Dieu. Je lui fais valoir la vie peu conforme aux valeurs conservatrices de l’ex-président. « David a commis l’adultère et a tué. Trump a fait des choix et il a appris. Il laisse parfois ses émotions le gagner, c’est vrai, mais il est humain. »

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Christopher O’Berg

Mayra Joli, une avocate en immigration, s’est fait connaître comme partisane de Trump, mais aussi pour avoir voulu être candidate à la mairie de Miami tout en n’étant pas résidente. Un juge l’a exclue du bulletin. Nous parlons avortement.

« Que les gens fassent ce qu’ils veulent avec leur corps, mais ne me demandez pas de payer ou d’applaudir pour ça. Pourquoi le bébé devrait-il payer de sa vie à cause d’un viol ? »

Elle ne compte pas ses rassemblements. « J’adore l’atmosphère, les gens sont gentils, ils sont beaux, décents, ils ont pris leur douche. »

Le policier Ruamen De La Rua, lui, veut se faire élire comme « sheriff » de Miami-Dade. Je lui demande s’il n’est pas inquiet d’encourager un homme condamné par un jury de ses pairs, dans une cour de justice. Il ne prend pas l’affaire au sérieux. « Si je vous suivais 24 h/24, je finirais bien par trouver quelque chose contre vous. C’est ce qu’ils ont fait. »

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Ruamen De La Rua

Au milieu de cette foule, je rencontre un type penché sur un gros livre. Je regarde ce qu’il lit. Ce sont des caractères chinois. Peter Vigil, 28 ans, est en train de lire une anthologie de la poésie chinoise classique dans le texte. Il parle cinq langues et a étudié les relations internationales à Johns Hopkins, notamment en Chine. Il commence à me parler en français.

« Non, je ne suis pas un fan, ni de Biden d’ailleurs, je suis ici parce que j’ai promis à ma mère de la ramener. Les gens disent des sottises sur la Chine. Le monde change, et les gens ici n’ont pas l’air d’être au courant… »

Les gens ici trouvent aussi que le monde change. Mais ils sont convaincus que « c’était mieux avant », il y a à peine quatre ans.