(Doral) Lorelys et Roberto ne sont pas des golfeurs. Mais quel plaisir de venir passer un week-end entourés de marbre lustré, de dorures et d’images de Donald Trump.

« Nous nous sommes mariés ici il y a cinq ans », me dit Roberto Gil, 34 ans, un entrepreneur en construction qui ne fait pas mystère de ses préférences politiques. Comme la vaste majorité des Cubano-Américains de Miami, il votera Trump.

Le Trump National Doral Golf Club, en banlieue de Miami, c’est quatre terrains de 18 trous, un hôtel fait de « villas » et un temple à la gloire de l’ex-président. Ses armoiries sont partout, jusque sur les poubelles. Il y a bien sûr à vendre les balles à l’effigie du club, les casquettes, le livre de ses correspondances, le vin (60 $ US) et, pourquoi pas, un ensemble de « beer pong ». Je ne m’attendais pas à acheter ici un smoothie au kale, ma foi tout à fait correct.

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Un ensemble de « beer pong » à l’effigie du candidat républicain

« C’est sûr que si tu détestes Donald Trump, ce n’est pas l’endroit idéal, mais on ne parle pas de politique, on joue, et laisse-moi te dire que c’est un des plus beaux terrains au pays », me dit Steven, conseiller financier de joueurs de football, de baseball et de hockey. Dimanche, il avait déjà une centaine de parties au compteur, vu qu’il habite sur un terrain affilié au Trump National et joue un p’tit 18 trous en revenant du boulot.

« Faut aimer le golf pour jouer à 35 degrés…

— J’aurais voulu jouer à 7 h, mais c’était complet sur le Blue Monster, on y va à 10 h 30. »

Hydratation, manches longues en tissu technique, de la glace : en alpinisme comme en golf tropical, il faut savoir s’équiper.

Au café, je rencontre John Quinn, de Pittsburgh, qui arbore une casquette « Trump Forever ».

« Pour toujours ? Vous ne trouvez pas que quatre autres années, c’est assez ? »

L’homme de 70 ans m’explique que de toute manière il n’a jamais voté de sa vie, que la politique c’est une blague et qu’ils sont tous pareils. Il porte la casquette pour rire.

« C’est surtout pour mon gendre, lui, il est fan de Trump, alors on a dit aux femmes qu’on en avait assez de la plage, elles ne sont pas contentes, y a pas moyen de s’amuser. »

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Bill Quinn, Matt Kline et John Quinn, rencontrés au café du Trump National

Le gendre en question, Matt Kline, un banquier de 39 ans, revient de la boutique de souvenirs. Il trouve que ça roulait mieux sous Trump, et il en a marre de financer la guerre en Ukraine et de la frontière « poreuse ».

« Je l’aime depuis le début, c’était le sous-estimé en 2016, et j’aime les sous-estimés », ajoute Bill Quinn, 32 ans, qui installe de la fibre optique.

Ce ne sont pas des millionnaires. Classe moyenne supérieure, disons.

Mais il y a aussi ceux qui arrivent en hélicoptère ou dans des voitures de luxe, dont on peut apercevoir un échantillon devant le clubhouse.

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Quelques voitures de luxe dans le stationnement

Je demande à Luis, le « valet », à qui est la Rolls-Royce. « Un joueur de basketball d’Indianapolis, je crois… » Il me montre sur son téléphone toutes les voitures de luxe qu’il a stationnées au fil des ans, Porsche, Ferrari, Lamborghini, etc.

« Sauf la Bugatti, le gérant n’a pas voulu, ça vaut 2,5 millions… On l’a laissée dans l’entrée. »

Quand Trump vient, il donne 700 $ de pourboire à se partager aux portiers. « Il est très gentil, dit Luis. Et bon golfeur ! »

Faut-il préciser où ira son vote le 5 novembre ?

Le complexe hôtelier comprend des « villas » au nom des légendes du golf. Lorelys et Roberto habitaient dans le « Bobby Jones » à leur mariage. On vous propose des chambres de base pour 400 $, mais en cette saison basse, on peut en trouver pour la moitié du prix. Plusieurs viennent donc se tremper quelque temps dans une ambiance d’ultrariches pour le prix d’une chambre d’hôtel moyenne à Miami.

Le « club » n’est pas privé. On peut acheter des « départs » de golf pour tous les terrains la veille ou le jour même, en cette saison basse, les prix variant de 140 $ à 395 $ selon le terrain.

Donald Trump a acquis en 2012 ce qui s’appelait depuis 1962 le Doral Country Club, bien connu mais en faillite. C’était déjà le site d’un tournoi annuel de la PGA. Quand Trump s’est lancé dans la campagne présidentielle en 2016, la PGA a cessé d’y aller.

La Trump Organization a payé 150 millions et y a injecté 250 autres millions. Le « Blue Monster », le plus prestigieux des quatre terrains du club, fait 7701 verges, et est classé 14e meilleur parcours en Floride par Golf Digest.

Des 19 clubs possédés par l’entreprise de l’ancien président, ce n’est peut-être pas le chouchou, mais c’est celui qui fait le plus parler.

Au procès civil pour fraude de la Trump Organization, on a appris que le gonflement frauduleux des avoirs de Trump avait permis d’économiser 72,9 millions en intérêts pour cette seule propriété – un des principaux bénéfices du stratagème.

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Donald Trump sur l’un des terrains de golf, en 2022

Malgré les apparences lustrées, le complexe est loin de rouler sur l’or. En 2022, quand le prêt avantageux de la Deutsche Bank est venu à échéance, la banque californienne Axos a sauvé la mise en allongeant 125 millions à Trump. Le PDG d’Axos, Gregory Garrabrants, est d’ailleurs le même qui a avancé les 175 millions de caution à la cour de New York pendant l’appel de la Trump Organization.

Le départ de la PGA en 2016 a fait mal à l’ego et au portefeuille, mais la création d’une nouvelle ligue professionnelle de golf financée par le « Fonds saoudien » a été providentielle. Le Trump National Doral a accueilli un tournoi de LIV Golf en 2022, en 2023 et le printemps dernier. L’Arabie saoudite, après le sultanat d’Oman il y a deux semaines, est le dernier endroit où un projet d’hôtel « Trump » a été annoncé. Selon son modèle d’affaires, l’organisation Trump ne construit pas et n’est pas propriétaire, mais « vend » son nom à un promoteur et touche des redevances.

Faut-il être républicain pour travailler ici ?

« Ils ne m’ont rien demandé, et on ne parle pas de politique ou de religion », m’explique une employée avec un bandage sur le nez. Elle vient de se faire refaire le nez en Colombie par un chirurgien qui lui a demandé si elle croyait en Dieu. Elle a trouvé ça douteux, mais elle aime son nouveau nez.

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Rose Roque montrant une photo prise avec Donald Trump

À côté des vacanciers, qui viennent en famille profiter des piscines, des golfeurs plus ou moins trumpistes, il y a aussi des gens comme Rose Roque. Une groupie. Une vraie de vraie. La Cubano-Américaine de 84 ans a immigré en Floride deux ans après la Révolution de 1959. Son mari a participé au coup d’État anticastriste raté de la baie des Cochons.

Elle est arrivée à l’hôtel du Trump National dimanche pour avoir les meilleures places ce mardi soir. Car il y aura ici même un « rally » de son idole, où sont attendus 10 000 partisans.

« Je ne peux pas parler du président Trump sans devenir émotive », me dit-elle les yeux pleins d’eau. « Cet homme aime son pays plus que tout. Vous rendez-vous compte de son sacrifice ? Il pourrait avoir une vie de rêve, mais non, il veut sauver le pays. »

Elle me montre un album de photos de Trump et elle. Car il l’a invitée à son club de Bedminster. « J’avais 82 ans et il m’a dit que j’en paraissais 28 », dit-elle, encore sous le charme. « Il me reconnaît, je le vois dans ses yeux ! »

Michelle, assise à côté, me montre sa propre photo avec Trump sur son téléphone. Elle aussi sera là ce soir et avec un peu de chance, elle aura peut-être un selfie.