(Miami) Chez le barbier Figaro, Johan Perez me montre 12 photos pour me faire choisir ma coupe. La mode masculine est au rasage sur les côtés, à Miami comme partout. La numéro 7 me semble jouable.

Le barbier de 25 ans est l’un de ces millions de migrants latino-américains qui ont franchi la frontière illégalement. Il m’explique avec ses 12 mots d’anglais et ses deux mains qui imitent une belette furtive comment il a traversé à El Paso, il y a trois ans. Pour éviter les agents et les passeurs, il faut faire ça tranquilo.

« Tu préfères Trump ou Biden ?

— Trump, Trump ! »

Dans la Petite Havane, on n’est pas surpris de rencontrer une vaste majorité de Cubano-Américains pro-Trump. Leur famille a fui le régime castriste et se colle au Parti républicain depuis 60 ans.

Mais toi, Johan, le Hondurien arrivé clandestinement ?

Trump est un homme d’affaires. Il est bon pour l’économie. Il sait comment faire la business. Il y aura plus d’argent.

Johan, d’origine hondurienne

Je lui demande s’il se sent visé quand Trump parle des immigrants qui « empoisonnent le sang de la nation ». Mais non. Il s’est enregistré, il attend ses papiers, et le reste, la politique, ce n’est pas son truc.

Hector Risco, que les habitués appellent Figaro, avait réussi à se rendre au Mexique et, de là, s’est rendu au Texas, par Laredo, il y a 11 ans. Il a ouvert ce salon sur Calle Ocho (la 8Rue), il travaille fort et ne fait confiance qu’aux républicains.

Maria Elvida, 45 ans, est venue jaser au salon pendant que son mari, cubain comme elle, fait des courses. « Il est arrivé en 2016, il avait fabriqué un bateau lui-même, ils ont mis un vieux moteur de Mercedes et ils ont pris la mer. Ils étaient 22. »

INFOGRAPHIE LA PRESSE

Elle prend une gorgée de Malt India, boisson gazeuse portoricaine, cette île « cousine ».

Elle est moins tranchante que la génération de ses parents, qui ont vu dans le Parti républicain la réplique la plus crédible au communisme de Castro. Elle a voté pour Obama, qui a assoupli l’embargo. Mais cette fois, il n’y a pas à hésiter.

« Trump, il est peut-être fou, il est un peu raciste, concède-t-elle, mais il va s’occuper des affaires. Biden a perdu la tête, il est dément, ça se voit. »

Avec ses boutiques de cigares et ses bars de musique cubaine, Little Havana est devenue en partie une vitrine touristique. Elle s’est embourgeoisée et le million de Cubano-Américains qui vivent dans le Grand Miami sont éparpillés un peu partout.

PHOTO YVES BOISVERT, LA PRESSE

Café dans la Petite Havane

Mais avec ses supermarchés, ses cafés et ses lieux de rassemblement, c’est encore le centre social et culturel de la communauté cubaine de la ville la plus hispanique des États-Unis. Plus de 70 % de la population de Miami est formée de « Latinos », et la moitié d’entre eux ont des racines cubaines.

L’anglais dans le quartier est clairement une langue seconde, et on peut très bien vivre ici sans en parler un mot. Ou disons 12, comme Johan.

À côté d’un concessionnaire de Porsche et de Ferrari, le vieux lavoir public fonctionne encore à plein régime. Il n’est pas rare de voir une poule poursuivie par un coq dans un buisson ou quelques poulets en cavale.

PHOTO YVES BOISVERT, LA PRESSE

Coq en liberté dans les rues de la Petite Havane

À L’Esquina del Pan con Bistec, je rencontre Luis Jurado, 70 ans, en train de siroter un milk shake aux mûres qui lui rappelle l’Équateur. À 65 ans, il a pris sa retraite de sa compagnie d’assurance et a acheté un billet d’avion pour Miami. Un rêve américain sur le tard. Il travaille comme couvreur pour 12 $ l’heure, parfois 15. Mais depuis cinq ans, tout coûte plus cher, et il reste moins d’argent à envoyer à la famille.

PHOTO YVES BOISVERT, LA PRESSE

Luis Jurado, 70 ans, a quitté l’Équateur il y a cinq ans.

« Je ne connais pas tellement la politique, mais c’était mieux avec Trump pour la business… »

Depuis qu’on a changé de président, tout coûte plus cher.

Mario Jacobs, lui, est arrivé avec ses parents en 1967. « Ils étaient des petits commerçants, immigrants libanais. Ils n’étaient pas riches, mais vivaient bien. Après la révolution, on leur a tout confisqué : maison, business. Tout. C’est pour ça que les Cubains sont conservateurs ici. »

On est venus pour la liberté. Et avec Biden, les démocrates sont trop à gauche. On n’est pas contre le progrès, mais sans nuire aux affaires. On n’est pas contre l’immigration, mais légalement.

Mario Jacobs

La génération suivante, née et élevée ici, est moins fervente, surtout ceux qui ont quitté Miami. « Mes quatre enfants sont progressistes, dit-il en souriant à moitié, comme résigné. J’en ai un, je l’appelle le communiste ! »

Sur Calle Ocho, on peut voir un monument à la gloire des insurgés du coup d’État raté de la baie des Cochons et un autre commémorant les résistants anticastristes restés à Cuba. « Communiste » n’est pas un mot léger.

La grand-mère d’Amore Rodriguez enseignait le russe à l’Université de La Havane – une langue importante politiquement dans les années 1970 et 1980 à Cuba. Elle a fait une blague sur le régime cubain en classe. Un étudiant lui a dit : « Fais-moi passer, sinon je te dénonce. » Elle l’a envoyé promener. Elle a été arrêtée le lendemain, emprisonnée pendant des mois. Elle était devenue une gusana, une larve, une moins que rien. Elle s’est exilée à Miami.

« J’ai été élevée dans le patriotisme américain, il y avait des drapeaux partout, on apprenait des chansons américaines, on parlait toujours de liberté, ma famille a découvert Dieu ici, nous étions évangéliques, et bien sûr, il fallait être républicains, la question ne se posait même pas », dit Amore, 30 ans.

PHOTO FOURNIE PAR AMORE RODRIGUEZ

Amore Rodriguez en 2020

Une fois rendue à l’université, elle a répondu à un de ces questionnaires qui vous disent quelle est votre tendance politique.

« Ça m’a dit Bernie Sanders ! Un socialiste ! J’étais sous le choc. Je suis partie étudier straight et républicaine avec l’idée de ramener Dieu dans les écoles. Je suis revenue démocrate, laïque et gaie… »

Dans sa famille conservatrice, le plus dur a été de sortir du placard politique.

Un jour qu’elle écoutait Tele Mundo avec sa grand-mère, la pub des « Latinos pour Biden » est passée. Elle n’avait pas averti sa famille qu’elle y figurait…

Elle n’en croyait pas ses yeux. Comment ai-je pu élever cette petite fille devenue communiste ? Pour ma famille, c’est pire d’être démocrate que gaie. C’est devenu très intense. Mes trois sœurs sont républicaines. Il ne faut pas parler de politique.

Amore Rodriguez

Ce qui est difficile quand on s’appelle Amore Rodriguez et qu’on a fondé les Cubanos con Biden et qu’on a sa face à la télé nationale…

« Je comprends d’où vient ma grand-mère. Elle a vécu une tragédie. C’est très émotif. J’essaie de dire qu’on ne soutient pas le régime de Castro, qu’on est contre la dictature. »

PHOTO FOURNIE PAR AMORE RODRIGUEZ

Amore Rodriguez (à droite) en 2020

La campagne de 2020 a eu un certain succès. « Plein de gens me disaient : “Je croyais être le seul Cubain de Miami démocrate…” On a fait accepter qu’on ne trahit pas sa famille en n’étant pas républicain, je crois. On a brassé les choses. »

Trump a gagné la Floride en 2020 par 2,3 points de pourcentage. Mais cette année, si les sondages disent vrai, sa victoire risque d’être beaucoup plus éclatante.

PHOTO MARCO BELLO, ARCHIVES REUTERS

Dans la Petite Havane, des partisans de Donald Trump ont manifesté leur soutien au républicain le soir de l’élection du 3 novembre 2020.

« Les démocrates ont tout gâché, dit Amore. Je me suis brûlée. C’est plus facile pour les républicains, ils n’ont qu’à dire : “Les démocrates sont des socialistes.” »

La peur et la haine, ça unit. Nous, c’est plus compliqué, il y a tant de courants divergents, ce qui est peut-être une richesse, mais qui rend l’alignement compliqué. Le parti est désorganisé, mal financé ici.

Amore Rodriguez

Le résultat des élections de mi-mandat en 2022 a été triomphal pour les républicains. Le gouverneur Ron DeSantis a récolté 59 % des votes en Floride, et une majorité très nette du vote latino – qui n’est pas un bloc. Dans le comté de Miami-Dade, Hilary Clinton l’a remporté en 2016 par 27 points de pourcentage ; Biden par 7 points en 2020 ; le vent a tourné si fort que les républicains ont obtenu leurs meilleurs résultats. Un peu comme si les autres communautés hispaniques avaient suivi le courant cubain.

C’est maintenant Miami la rouge. Rouge républicain.

« Ce n’est pas avec le candidat actuel qu’on va motiver les électeurs », dit Amore, qui avoue être « déçue et très désillusionnée ». « Je ne peux pas croire que notre pays a choisi de présenter ces deux candidats, dans ce que les Américains aiment appeler la plus grande puissance au monde. On aurait dû remercier Joe Biden et avoir quelqu’un de plus jeune, capable de juste tenir le miroir devant Trump… Ça en dit long sur une personne, la capacité de se retirer à temps, comme l’a fait George Washington. »