(Miami) Il va falloir trouver autre chose qu’une entrevue de 22 minutes, sept jours trop tard, pour faire croire que Joe Biden a seulement connu « une mauvaise soirée ».

Devant les caméras d’ABC, un Biden bronzé tentait de remplacer le Biden au teint blafard de la semaine dernière. Il n’a pas eu de moment d’absence. Mais le candidat démocrate désigné n’a rassuré personne pour autant.

D’accord, « 90 minutes de débat ne devraient pas effacer trois ans et demi de travail », comme il a dit au Wisconsin peu avant l’entrevue. Mais la théorie de la « mauvaise soirée » n’est pas pertinente. Barack Obama s’est porté à la défense de Biden avec le même argument : lui aussi a connu de mauvais débats. Autant Obama est un orateur exceptionnel, autant il est un débatteur très moyen.

Sauf que ce n’est pas le sujet, ici. Il ne s’agit pas de juger la « performance » de Joe Biden. Il ne s’agit pas de privilégier la forme sur le fond. Si le débat était calamiteux pour le 46e président, ce n’est pas parce qu’il s’est mal exprimé, qu’il a bafouillé ou qu’il n’a pas répondu du tac au tac à Donald Trump. On ne parle pas de style. On ne parle pas d’éloquence. On parle de capacité cognitive et physique.

Mais cela, Joe Biden le rejette avec un sourire qui se veut rassurant. Quand George Stephanopoulos lui demande le plus délicatement possible s’il entend subir un examen neurologique, Biden répond : « J’en passe un chaque jour. »

La ligne n’est pas mauvaise, mais ne résout pas le problème. Son problème. La très grande majorité des électeurs trouvent qu’il n’est pas apte à assumer un autre mandat.

Oui, Monsieur le Président, Trump a menti « 28 fois » au moins dans ce débat. Mais ce qui fait flipper les démocrates, c’est justement que sa faiblesse rend l’élection de Trump de plus en plus probable.

Juste avant l’entrevue, le Washington Post rapportait que le sénateur Mark Warner, de Virginie, est en train de rassembler un groupe de sénateurs démocrates suffisamment puissant pour convaincre Biden de céder sa place. Sans parler des grands donateurs qui commencent à s’énerver sérieusement.

Cela s’ajoute aux représentants démocrates qui ont publiquement dit que Biden doit s’en aller. Il y en a qui ont peur de passer dans le tordeur à sa suite, et ça commence à sentir le sauve-qui-peut démocrate.

Biden réplique que Warner est un type bien et que « la vaste majorité » des démocrates l’appuient. Officiellement, peut-être. Mais pour combien de temps ?

Quelques fois, le président a soupiré faiblement. Comme pour prendre une bouffée d’air à la surface d’une eau froide dans laquelle on l’enfonce…

La panique démocrate ne se calmera pas avec cette entrevue ferme mais empathique, faite dans le plus grand respect.

Le président n’a pas été convaincant. Sa voix est encore faible. Il ne développe pas ses idées avec force. Il est peu énergique. Il a terminé deux phrases avec un « anyway », comme on met les freins sur la route avant de prendre le clos. Une moins mauvaise soirée de 22 minutes ne permet pas de croire que le débat était un incident isolé dû à un vilain rhume et trop de voyages.

« Comment allez-vous vous sentir en janvier si Donald Trump prête serment comme président ? »

Il sentirait qu’il a « fait de son mieux »…

C’est tout ?

Mais Monsieur le Président, vous voyez bien que les sondages, déjà mauvais, sont pires depuis le débat ? Pourquoi ne partez-vous pas avec tout l’amour qu’on vous témoigne ?

Joe Biden dit que « ses » sondeurs voient un coude-à-coude. Comme en 2020, quand « on » disait qu’il allait perdre.

Ce n’est pas vrai. Ses sondages sont bien plus mauvais cette fois.

Stephanopoulos signale que personne n’a jamais été réélu avec un taux d’approbation aussi faible (36 %). Biden répond que ce n’est pas le bon chiffre.

Biden rejette le sujet même de l’entrevue : sa capacité cognitive présente et future. Il parle de son bilan. De l’expansion de l’OTAN. De Poutine à qui il tient tête. De ses efforts pour la paix au Proche-Orient. Il comprend « mieux que quiconque » ce qui doit être accompli. De ses succès pour la relance économique, salués par des prix Nobel d’économie.

Oui, mais on parle du présent et du futur…

L’élection qui vient dans 125 jours porte sur « le caractère du prochain président », dit Biden. Ça, c’était bon en 2020. Dire : « j’ai un sens éthique, contrairement à Trump, un menteur pathologique » ne suffit plus. Tout le monde le sait. Il y a même des jugements des tribunaux là-dessus.

En 2024, il faut convaincre les Américains hésitants (pas juste ceux, nombreux, qui voteraient même pour la photo de Biden plutôt que pour Trump), il faut convaincre les « indépendants » qu’il a la vigueur nécessaire pour mettre en action cette éthique « supérieure ».

Il a tenté, un peu tristement, de faire valoir la grande foule partisane venue l’écouter le jour même au Wisconsin. Le truc des grosses foules, Donald Trump connaît aussi.

Pour l’essentiel, c’est-à-dire son état, Joe Biden et son entourage sont dans le déni. Tout ira mieux ! Comme en 2020…

Celui que les Américains à l’écoute vendredi soir ont vu n’est cependant qu’une version diminuée du candidat de cette année-là.