(New York) Tout le monde dont l’opinion compte aux yeux de Joe Biden est présent dans le salon de sa résidence du Delaware, à quelques jours de Noël 2004 : sa femme Jill, sa sœur Valerie, ses trois enfants – Beau, Hunter et Ashley – et son ami et conseiller de longue date Ted Kaufman.

Depuis la défaite amère de John Kerry contre George W. Bush lors du scrutin présidentiel de novembre, le sénateur du Delaware jongle avec une idée qu’il croyait morte en 1987 : briguer la présidence une deuxième fois. Il ose à peine en parler à Jill. Mais cette dernière a réuni ce cercle d’intimes pour vider la question.

En entrant dans le salon, Joe Biden croit déjà savoir ce que ses proches lui diront : « Nous avons déjà tant de belles choses. La famille est si forte. Rappelle-toi comment ils t’ont traité en 1987. Pourquoi risquer plus de douleur et de chagrin ? »

Mais Jill le surprend en déclarant que le groupe s’est déjà réuni pour discuter du sujet. Et elle ajoute : « Je veux que tu te présentes cette fois-ci. C’est à toi de décider, mais nous te soutiendrons. »

« Pourquoi ? », demande Joe Biden après un moment de silence.

« Nous pensons que tu es la meilleure personne pour rassembler le pays », répond Jill, selon Promises to Keep, l’autobiographie de Joe Biden, où il raconte la scène.

Le même groupe – avec des petits-enfants en plus et Beau Biden en moins – a tenu une réunion semblable à Camp David le surlendemain du premier débat présidentiel de 2024. Et, comme en 2004, Jill Biden et compagnie ont encouragé Joe à aller de l’avant, et ce, malgré le fiasco d’Atlanta, qui en rappelle un autre, celui de sa campagne présidentielle de 1987.

Cette année-là, Jill Biden, socle de la famille Biden, a pris une tout autre décision, qui a peut-être contribué à sauver la vie de son Joe. Sa décision de Noël 2004 a aidé son mari à s’engager sur une voie qui l’a mené à la présidence. Pourrait-elle finir par changer celle de 2024 ?

« Abandonner fait mal »

L’épisode de 1987 est instructif. Lors de sa première campagne présidentielle, Joe Biden est accusé d’avoir emprunté au moins une fois, sans le mentionner, des bouts de discours du chef du Parti travailliste britannique Neil Kinnock et de deux anciennes figures démocrates, Robert Kennedy et Hubert Humphrey. L’affaire devient intenable lorsque les médias découvrent en plus qu’il a omis de citer adéquatement la source d’un passage d’une dissertation rédigée lors de sa première année de droit à l’Université de Syracuse. Il devient alors Joe le plagiaire.

Beau et Hunter Biden exhortent leur père à ignorer les attaques injustes ou exagérées dont il fait l’objet, selon eux. Mais Jill reconnaît que son mari doit faire un choix. Il ne peut à la fois poursuivre sa campagne et continuer son autre mission en tant que président de la commission judiciaire du Sénat. Mission qui consiste à bloquer la nomination à la Cour suprême du juge ultraconservateur Robert Bork.

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Jill et Joe Biden après que ce dernier a annoncé sa candidature à la présidentielle, en juin 1987

La décision est douloureuse.

« Jill était toujours à mes côtés, ainsi que Ted », raconte Joe Biden dans sa biographie en rappelant la conférence de presse où il annoncera sa décision de se retirer de la course à la Maison-Blanche, en septembre 1987. « Mes jambes étaient lourdes pendant que nous marchions, et j’ai été surpris par une sensation de douleur physique. Abandonner fait mal. »

Cinq mois plus tard, alors que les primaires et caucus démocrates se mettent en branle, Joe Biden frôle la mort. Victime d’une rupture d’anévrisme, il reçoit l’extrême-onction à l’hôpital avant de subir avec succès une opération risquée.

« Mes médecins m’ont dit sans ambages que je ne serais pas en vie aujourd’hui si j’étais resté dans la course », écrit-il dans son autobiographie.

L’aversion comme motif

La décision de Jill Biden en 2004 précédera une autre courte campagne présidentielle, celle de 2007-2008, au cours de laquelle son mari démontrera un certain talent de débatteur et confirmera sa propension aux gaffes.

« Rudy Giuliani – il n’y a que trois choses qu’il mentionne dans [une] phrase : un nom, un verbe et le 11-Septembre », dit le sénateur du Delaware le 30 octobre 2007 lors d’un débat entre les candidats à l’investiture démocrate pour l’élection présidentielle de 2008.

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Barack Obama et Joe Biden, en septembre 2008

Le 3 janvier 2008, Joe Biden met fin à sa campagne après avoir récolté 1 % des voix lors des caucus d’Iowa, mais pas avant d’avoir utilisé des mots gênants pour décrire Barack Obama, qui le choisira quand même comme colistier : « Vous avez le premier Afro-Américain consensuel qui s’exprime bien, qui est brillant et propre et qui a une belle allure. »

En 2016, Beau Biden émettra un vœu avant de mourir, celui de voir son père briguer la Maison-Blanche. L’histoire ne dit pas si Jill Biden a partagé ce souhait. Mais il n’y a aucun doute sur sa décision de soutenir pleinement les campagnes de son mari en 2020 et en 2024.

« Elle est puissante au sein de la Maison-Blanche de Biden et a soutenu avec enthousiasme la décision de son mari d’annoncer sa candidature à la réélection à l’âge de 80 ans », a écrit la journaliste du New York Times Katie Rogers dans American Woman, une biographie de Jill Biden publiée en février dernier.

« Son aversion pour Trump a été la raison principale de son soutien à la campagne présidentielle de Joe, et elle le reste pour son effort de réélection, même si cela signifie qu’il ne quittera pas le pouvoir avant l’âge de 86 ans à la fin d’un second mandat. »

Joe Biden aura le dernier mot face aux appels de plus en plus nombreux et pressants de démocrates en faveur de son retrait de la course à la Maison-Blanche.

Mais l’histoire des Biden démontre que la décision de Jill aura un poids déterminant.