Les rapports des policiers de Montréal Jean-Loup Lapointe et Stéphanie Pilotte se ressemblent sur plusieurs points. Sauf que la policière n'a pas vu son coéquipier se faire «serrer la gorge» et «frapper au visage», comme l'agent Lapointe le prétend. Le témoignage de la jeune policière à l'enquête du coroner - qui reprend aujourd'hui après un mois de pause - pourra peut-être apporter plus de détails sur les circonstances de la mort de Fredy Villanueva.

Caroline Touzin LA PRESSE CANADIENNE

«Frappé au dos, dans les côtes et sur la mâchoire» par Dany Villanueva. Puis «agrippé et serré au niveau de la gorge» par Fredy Villanueva, l'agent Jean-Loup Lapointe écrit, dans le rapport qu'il a remis un mois après le drame, avoir eu «peur de mourir». Pour sauver sa vie et celle de sa partenaire, il soutient dans ce document rendu public mardi qu'il n'avait pas le choix de tirer dans «les masses de corps» sur lui.

Or, les photos de l'agent Lapointe prises dans les heures qui ont suivi le drame ne laissent voir aucune blessure au cou, au visage ou aux côtes. Le policier a une seule blessure apparente : une égratignure à un coude. Il n'a d'ailleurs signalé aucune autre blessure au technicien de la Sûreté du Québec, Robert Fortin, chargé de le photographier mardi.

Quant à la coéquipière de l'agent Lapointe, Stéphanie Pilotte, elle avait deux égratignures aux genoux et quelques rougeurs aux avant-bras.

Qu'est-ce qui explique cet écart entre le rapport de l'agent Lapointe et ce que montre la photo produite en preuve ? Seul le policier pourra l'expliquer lorsqu'il viendra témoigner à l'enquête publique du coroner André Perreault, probablement au début de l'an prochain.

En effet, sa coéquipière, l'agente Pilotte, n'a pas vu grand-chose de l'échauffourée entre les jeunes et l'agent Lapointe puisqu'elle s'efforçait de retenir au sol les jambes du frère de Fredy, Dany Villanueva, si l'on en croit son propre rapport, aussi produit mardi.

Vers 19 h 10, le samedi 9 août 2008, les agents Lapointe et Pilotte patrouillaient pour la première fois ensemble dans Montréal-Nord. Ils travaillaient dans le quadrilatère nord-est, «un secteur chaud connu pour la présence de nombreux membres de gangs de rue», décrit l'agente Pilotte. L'agent Lapointe - qui conduit la voiture - décide d'aller dans le stationnement de l'aréna, d'où l'on peut voir ce qui se passe dans le parc Henri-Bourassa. Ils ont vu cinq ou six jeunes hommes en cercle. «Ils jouent aux dés», a alors dit l'agent Lapointe à sa coéquipière, en précisant que cela contrevient à un règlement municipal.

Le danger des jeux de dés

Parmi le groupe, l'agent Lapointe reconnaît Jeffrey Sagor Metellus, «membre actif des gangs de rue des Bloods (rouge)». Aux yeux du policier, il ne faut pas prendre le jeu de dés à la légère. «Il y a environ trois mois, écrit le policier dans son rapport, je suis intervenu sur les lieux d'un conflit verbal agressif où des hommes jouaient aux dés. Ce genre d'activités résultant parfois en conflits, bagarres et plainte de bruit des résidents (sic). M. Sagor faisait partie de ces individus, ainsi que d'autres membres de gangs de rue tel que Miguel Paul.»

Sans être en mesure de le nommer, l'agent Lapointe reconnaît un autre membre de gang de rue avec des antécédents de violence qui sera identifié plus tard comme Dany Villanueva. Le policier ordonne au groupe de rester sur place. Tous obéissent, sauf Dany Villanueva, qui quitte le groupe en marchant. Quand l'agent Lapointe leur annonce qu'ils recevront un constat d'infraction, Dany Villanueva devient «agressif». «Il gesticule agressivement avec ses bras et mains en criant plusieurs fois qu'il n'a rien fait», écrit le policier.

Cela lui vaut un second constat d'infraction pour «bruit et tumulte», annonce l'agent à Dany Villanueva. Le policier lui attrape alors un bras, et l'agente Pilotte prend l'autre. Le jeune homme résiste. Le policier craint qu'il ne dissimule une arme sur lui (aucun des cinq jeunes n'avait d'arme sur lui, en fin de compte). Il le projette au sol d'un croc-en-jambe. Sa coéquipière se charge de lui maîtriser les jambes.

Selon la version de l'agent Lapointe, Dany Villanueva continue à le frapper au dos, aux côtes et en plein visage. Puis le frère de Dany, Fredy (identifié comme «l'individu 3» dans le rapport du policier), se met de la partie. Il «agrippe» le policier, le «serre au niveau de la gorge» et «descend» son autre main vers le ceinturon. «À cet instant, la peur d'être blessé gravement et de mourir m'envahie (sic). Ma vie et celle de ma partenaire sont en danger immédiat», écrit le policier.

L'agente Pilotte, qui poursuivra son témoignage aujourd'hui, ne mentionne pas dans son rapport avoir vu son partenaire se faire frapper au visage ou étrangler. «Les trois jeunes se dirigeaient vers Jean-Loup toujours au sol au prise (sic) avec le suspect qui se débat encore. Après avoir vu cette image très très rapidement, mon regard est retourné sur les jambes et les pieds du suspect qui me frappait toujours. J'ai relevé ensuite le regard lorsque j'ai entendu un coup de feu», écrit la jeune policière, qui avait un an et demi d'expérience.

L'agent Lapointe n'a pas vu «d'autre alternative que celle de faire feu immédiatement sur les individus» devant lui. «Les masses des corps sur moi sont si près, que je me sais capable de les atteindre sans mettre la vie et la sécurité des gens pouvant se trouver à l'arrière en péril», explique-t-il. L'expertise balistique révélera que le policier a tiré à 15 pouces de Fredy Villanueva. L'expert de la SQ, Érik Hudon, n'a pas été en mesure de dire à quelle distance du tireur se trouvaient les deux autres blessés par balle, Denis Méas et Jeffrey Sagor Metellus.

Ces deux rapports sont la seule version que les deux policiers impliqués dans la mort de Fredy Villanueva ont fournie à la Sûreté du Québec, chargée de l'enquête, au terme de laquelle aucune accusation criminelle n'a été portée contre eux.