Dans des documents déposés à la Cour, la GRC donne une multitude de détails sur sa longue enquête qui a mené à l'arrestation d'une centaine de membres et de collaborateurs de la mafia, en novembre. Plusieurs d'entre eux accompagnent les demandes d'«ordonnances de blocage». En clair, la GRC veut empêcher les inculpés ou leurs proches de vendre leurs biens, en attendant un ordre de saisie. Dans ces dossiers, la Cour vient de rendre publics les documents concernant les biens de Ray Kahno, accusé d'importation de drogue et de gangstérisme. Voici le récit d'une perquisition.

André Cédilot, André Noël LA PRESSE

Des policiers ont saisi 28 794 billets de 100 $ chez les parents d'un trafiquant de drogue et ont abîmé la porte arrière de la maison pour faire croire à un cambriolage, selon des documents judiciaires récemment rendus publics. C'est là l'un des éléments de l'opération antimafia Colisée. Dans la nuit du 15 septembre 2006, des enquêteurs et des spécialistes de la GRC se rendent chez les parents de Ray Kahno, boulevard Pie-IX, à Laval. Ils savent que la famille est à Las Vegas et que la maison est vide. Voilà deux ans que le narcotrafiquant libano-canadien, âgé de 30 ans, est sur écoute. Les policiers sont au courant de toutes ses allées et venues. Ils s'apprêtent à faire une «entrée par effraction» tout à fait légale, ayant obtenu la permission spéciale d'un juge.

Les limiers fédéraux ouvrent la porte avec des outils, neutralisent le système d'alarme, descendent dans le sous-sol et regardent sous l'escalier. Un sac de sport et un caisson en métal utilisé pour le transport de la nourriture, et volé à Air Canada, sont dissimulés sous une toile de plastique. Ils contiennent des liasses et des liasses de billets 100 $, pour presque 2,9 millions. Les policiers savaient que Kahno cachait beaucoup d'argent chez ses parents, mais pas tant que ça. Ils saisissent tout le magot.

Ils rebranchent le système d'alarme, qui se met à retentir à la compagnie Alarme Sentinelle. Puis ils endommagent volontairement la porte arrière et s'en vont. Alarme Sentinelle appelle Kahno. Il est 4 h 41. Dix minutes plus tard, Kahno, qui habite tout près, arrive à la résidence de ses parents.

La panique

Il constate la disparition de l'argent et se met à paniquer. Il téléphone à sa femme, qui se trouve à Las Vegas avec la famille. «Il y a eu un vol chez mes parents et l'argent n'est plus là. On a pris les 2 millions, je suis ruiné !» s'exclame-t-il. Toujours au petit matin, il appelle son associé dans le narcotrafic, Giuseppe Torre. Les policiers enregistrent toutes les conversations.

Endormi, Torre se montre abasourdi. Kahno lui apprend que personne ne se trouvait dans la maison, son père, sa mère et sa soeur étant à Las Vegas avec sa femme et sa fillette de 4 mois. Torre n'en revient pas que la maison ait été laissée sans surveillance, avec un si gros butin à l'intérieur. «Don't tell me this, man», lui dit-il, furieux. Les policiers apprendront plus tard qu'une partie des 2,9 millions appartenait à Torre et à un autre complice, Francesco Del Balso.

Kahno pense que c'est son beau-frère Alfred qui a fait le coup. Il informe Torre de ses soupçons. Puis il exhorte sa soeur à parler à son mari au plus vite. «Ils savaient ce qu'ils cherchaient, ils cherchaient de l'argent, lui dit-il, en parlant des cambrioleurs. Cela veut dire que c'est quelqu'un qui savait qu'il y avait de l'argent ici. Ils sont allés en bas et ils ont tout fouillé. Ils ont tout pris l'argent, mais ils n'ont pas touché à l'or ni à la Rolex dans la chambre de maman.»

«Est-ce qu'Alfred a le numéro du système d'alarme?» demande-t-il. Il ordonne à sa femme de s'enquérir de l'endroit où Alfred avait passé la nuit. Entre-temps, Torre arrive sur les lieux. Kahno lui lance rageusement en anglais : «Je vais lui tordre le coup. Je vais tuer celui qui a fait ça !» Le téléphone n'arrête pas de sonner. La mère de Kahno en vient à croire que ce sont peut-être «les amis noirs et les amis italiens» de son fils qui ont vidé la cache. «Aucun n'est au courant qu'il y avait du cash en bas», rétorque Kahno.

La chasse au beau-frère

Il s'empare d'un pistolet et part à la chasse de son beau-frère Alfred dans les rues de Montréal. Pendant ce temps, la femme de Kahno appelle Giuseppe Torre pour lui demander de mettre à l'abri «un gros montant d'argent» caché dans la salle de bains de sa maison, avenue de L'Empereur, à Laval.

Au bord de la panique, elle annonce qu'elle rentrera à Montréal par le premier avion dès le lendemain, avec toute sa famille. Elle songe déjà à vendre sa résidence et celle de ses beaux-parents afin de se renflouer. «Ça vaut au moins 2 millions, et on ira vivre dans le triplex», dit-elle à Torre.

Le drame en vue

C'est au tour de la GRC d'avoir peur : les enquêteurs craignent que cette histoire ne tourne au drame, que Kahno assassine son beau-frère. Ils demandent l'aide de la police de Montréal. À 8 h 45, des agents patrouilleurs interpellent Kahno à l'intersection des rues Dorchester et Greene, à Westmount.

Il est en compagnie de Woodley Zéphir, 30 ans, proche de gangs de rue. En fouillant le véhicule, les policiers trouvent un pistolet chargé. Une fois Kahno au poste de police, des agents fédéraux l'informent : «C'est la GRC qui a ton argent.» N'en croyant pas ses oreilles, Kahno regarde la carte professionnelle qu'un policier lui a tendue et s'exclame avec stupéfaction : «La GRC?» Il est relâché peu après. Mais la police a gardé l'argent, comme pièce à conviction.

La GRC a des raisons de croire qu'une partie de l'argent trouvé chez les Kahno appartenait à Giuseppe Torre et Francesco Del Balso. Des expertises ont démontré que plusieurs billets de 100 $ avaient transité par un coffret de sûreté au nom de la femme de Del Balso, dans une succursale de la banque Toronto-Dominion, à Laval. Lors d'une fouille secrète dans cette succursale, le 15 mars 2005, les enquêteurs avaient découvert 179 840 $.

Certains billets identifiés dans le coffret de sûreté de la banque se retrouvaient dans la cache de Kahno en ce 15 septembre 2006.

Multiples accusations

Ray Kahno, 30 ans, est l'objet d'une multitude d'accusations, allant de l'importation de drogue au gang-stérisme. Il a plaidé non coupable ; depuis le début de la semaine, il suit son enquête pour sa mise en liberté provisoire. Le récit présenté ici s'appuie sur un document de la GRC et ne contient pas la version des faits de l'accusé.