Le projet de loi 94 du gouvernement de Jean Charest, qui interdit aux femmes qui portent le niqab de donner ou recevoir des services de l'État, a suscité beaucoup de débats au Québec. Certains y voient l'ébauche de balises acceptables dans une société de plus en plus diversifiée, alors que d'autres y voient un signe d'intolérance à l'égard de la différence religieuse. La politologue féministe Wendy Brown a été invitée cette semaine à l'Université Concordia pour présenter son point de vue, qui bouleverse quelques certitudes.

Publié le 20 nov. 2010
Laura-Julie Perreault LA PRESSE

Q : D'abord, que pensez-vous du projet de loi 94?

 

R : Je ne prétends pas connaître tout le contexte québécois, mais je peux offrir une perspective plus globale sur les questions qui se cachent derrière l'interdiction du niqab ou de la burqa. On dit qu'on impose ce genre d'interdiction pour maintenir l'égalité entre les hommes et les femmes, pour des raisons de sécurité, parce qu'on veut voir le visage de la personne à qui l'on parle, parce qu'on veut émanciper les femmes qui sont dans les griffes de religions que l'on juge rétrogrades. Mais quand on a autant de raisons différentes pour imposer une interdiction, je crois qu'il faut se demander s'il n'y a pas une question plus profonde d'anxiété ou d'hostilité à l'égard d'une autre culture cachée derrière. Une de mes inquiétudes est que nous n'analysons pas cette anxiété.

Q : Ces jours-ci, la plupart des États qui bannissent la burqa ou le niqab le font au nom de la laïcité. Pensez-vous que ce point de vue est défendable?

R : Nous tenons pour acquis que la laïcité est un principe universel pour séparer la religion de l'État et pour séparer les croyances personnelles de la sphère publique. Mais la manière dont nous pratiquons la laïcité en Occident est un produit spécifique de la Réforme protestante. Nous pensons que toutes les religions peuvent être confinées à la sphère privée comme peut l'être le christianisme. Mais ce n'est pas le cas. Prenons le judaïsme comme exemple. Le centre du judaïsme n'est pas seulement la relation de l'individu avec Dieu. C'est d'abord l'appartenance à un peuple et le désir de vivre selon des valeurs juives communes. Pour les orthodoxes, ça vient avec des coutumes d'habillement et des pratiques par rapport à la nourriture qui ne peuvent être confinées à la sphère privée. L'ordre laïque dans lequel nous vivons a décidé de ce qui est public et de ce qui est privé en se basant sur ce qui est approprié pour les chrétiens, et ce qui n'est pas approprié dans une société multiculturelle.

Q : Au Québec, beaucoup de groupes féministes estiment néanmoins que la laïcité garantit l'égalité homme-femme. Qu'en pensez-vous?

R : Nous présumons dans nos sociétés occidentales que nous avons réussi à nous débarrasser de la religion dans la sphère publique, mais ce n'est pas vrai. Nous l'avons dissimulée dans notre modèle chrétien de laïcité. Nous avons privatisé et dépolitisé la famille et nous en avons fait le dépositaire de la religion. Dans cette famille, plusieurs mécanismes d'inégalité homme-femme sont toujours en place. Aux États-Unis, notamment, de récentes statistiques montrent que les femmes occupent plus d'emplois que les hommes dans l'économie de marché, font les deux tiers du travail domestique et sont responsables d'élever les enfants dans 80% des cas. Néanmoins, les hommes sont toujours au sommet de l'échelle économique, politique et sociale. Ce n'est pas ça, l'égalité.

Nous disons que nous nous sommes débarrassés de la religion et avons émancipé les femmes dans les sociétés chrétiennes laïques occidentales, mais c'est faux. Nous avons donné des droits et des libertés formelles aux femmes au niveau de l'État, mais en masquant les mécanismes qui reproduisent leur inégalité dans la famille.

Q : Selon vous, nous sommes donc en mauvaise position pour faire la morale aux femmes musulmanes?

R : Nous disons que les femmes sont libres et égales dans nos États laïques et qu'elles sont opprimées dans les endroits non laïcisés ou dans des religions qui ne se sont pas laïcisées, mais nous ne sommes pas aussi libres et égales que nous le prétendons. Il y a plus de continuité entre ce que nous vivons et ce que les femmes vivent dans les religions orthodoxes. Il y a des différences et elles sont importantes, mais ce n'est pas l'habillement qui est la solution à tout ça.

Q : Pourquoi pas? L'habillement ne reflète-t-il pas en partie le statut de la femme dans une société?

R : Aux États-Unis, les femmes dépensent des milliards de dollars sur des chirurgies. Pourquoi? Parce qu'elles veulent se conformer à des critères de jeunesse, de beauté et de blancheur. Est-ce ça, la liberté et l'égalité, ou a-t-on affaire à des femmes dont le comportement est dicté par des normes de féminité? Je ne dis pas qu'elles ont subi un lavage de cerveau ou qu'elles n'ont pas librement choisi ces chirurgies, mais la chirurgie esthétique ne me semble pas être un symbole de l'égalité des sexes. Quand nous affirmons qu'interdire la burqa ou le niqab donnera plus de liberté et d'égalité, ça ne me semble pas trop différent de dire: oh, nous devrions interdire la chirurgie esthétique et nous aurons plus de liberté. Dans les deux cas, nous devons nous poser la question suivante: quels sont les fondements de l'inégalité des sexes? Il faut encourager la pensée critique et le militantisme qui ébranlent les fondements de l'inégalité, mais ce n'est pas en éliminant la burqa qu'on fait ça. Les femmes enlèvent leurs vêtements depuis des milliers d'années et n'ont pas pour autant atteint la liberté et l'égalité.

Q : Alors, le mieux, c'est le statu quo?

R : Non, il faut devenir des citoyens de plus en plus conscients. Il faut regarder ce que la présence de «l'autre» dans notre société nous apprend par rapport à nos propres normes et nos propres cultures, plutôt que de parler de neutralité, d'égalité des sexes et de laïcité en présumant que ce sont les grandes réalisations de l'Ouest. Il faut utiliser cette occasion pour connaître d'autres cultures, réfléchir sur la nôtre et voir ses propres limites. C'est comme ça que le multiculturalisme du XXIe siècle peut fonctionner, pas en disant aux gens ce qu'ils peuvent porter ou non.

Qui est Wendy Brown?

Politologue et féministe, Wendy Brown est professeure de renom à l'Université Berkeley, en Californie. Elle est l'auteure de plusieurs ouvrages sur la laïcité et la pratique de la tolérance dans les sociétés occidentales. Elle était l'invitée du Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité au Québec.