Yvan Delorme dirige les 4700 policiers de la Ville de Montréal depuis trois ans et demi. En 2008, il a géré deux crises: le grabuge des partisans du Canadien et l'émeute de Montréal-Nord. A-t-il le leadership nécessaire pour piloter ses troupes au moment où Montréal s'agite? Portrait d'un directeur sous haute tension.

Michèle Ouimet LA PRESSE

Le chef de police de la Ville de Montréal, Yvan Delorme, n'est pas à l'aise devant une foule. Encore moins face à une meute de journalistes.

 

«Je n'aime pas ça, je n'ai pas étudié pour être un communicateur», admet-il.

En 2008, il a traversé deux tempêtes: en avril, le saccage du centre-ville par des partisans survoltés du Canadien qui ont mis le feu à des voitures et fracassé des vitrines; en août, une émeute à Montréal-Nord à la suite de la mort de Fredy Villanueva, abattu par un policier. Chaque fois, Yvan Delorme a dû affronter les journalistes.

Lundi 11 août. Les Montréalais se réveillent, abasourdis par la violence qui a secoué Montréal-Nord. À 7h30, Yvan Delorme convoque la presse. «Je n'avais pas dormi depuis 36 heures», confie-t-il.

Un journaliste anglophone lui demande de commenter «the riot».

M. Delorme hésite. «Can you repeat the question?» Il ne comprend pas la signification du mot riot (émeute). Son anglais est hésitant.

Yvan Delorme n'a pas la faconde d'un Jacques Duchesneau, le chef de la police de Montréal dans les années 1990.

«Avant d'affronter la presse, une dizaine de personnes me briefaient: mes adjoints, des relationnistes, des avocats, raconte Jacques Duchesneau. Quand je me retrouvais seul devant les micros, c'était mon coeur qui parlait.»

M. Delorme, lui, laisse son coeur au vestiaire. Il pèse chaque mot et son discours est prudemment enrobé dans la langue de bois. Il est terne, aussi excitant que la peinture qui sèche sur les murs.

«Je ne me permets pas d'erreur parce que je représente la Ville et les policiers», se défend-il.

Je l'ai rencontré dans son bureau, au neuvième étage du quartier général de la police, au coeur du centre-ville.

Sa longue silhouette est sanglée dans un élégant complet bleu nuit, sa chemise blanche est immaculée. Il est habillé en civil. Peu de papiers traînent sur son bureau. Une mince pile à gauche - des documents qu'il doit lire. Au centre, les urgences.

Pendant 22 ans, Yvan Delorme a gravi tous les échelons: patrouilleur, enquêteur, agent double. En avril 2005, il est nommé directeur, à la surprise de tous. Il est peu connu. Et jeune: il a 43 ans.

Même lui est étonné. «Moi, un petit gars de Saint-Michel, dit-il. Jamais, jamais je n'aurais cru ça.»

Né à Ahuntsic, élevé à Saint-Michel sur la 10e Avenue, Yvan Delorme vient d'un milieu ouvrier. Son père était livreur pour O'Keefe. Il fréquente les écoles publiques. Au secondaire, ses parents l'envoient à Louis-Joseph-Papineau, une polyvalente à la réputation sulfureuse.

Son adjoint principal, Jean-Guy Gagnon, vient aussi d'un milieu ouvrier. Ils se sont connus au milieu des années 1990, lorsqu'ils faisaient partie de Carcajou, une équipe d'élite créée pour combattre les motards.

«J'ai été élevé dans le Centre-Sud; Yvan, à Saint-Michel, explique Jean-Guy Gagnon. On est entrés en même temps dans la police. Lui, en juillet 1983, moi, en septembre de la même année. Mais on est différents. Je suis rigoureux et je m'exprime mieux en public. Yvan est un créatif.»

En 2005, le directeur Michel Sarrazin quitte la police. Onze hommes, tous officiers de haut rang, convoitent le poste. Jean-Guy Gagnon et Yvan Delorme en sont. Le choix se fait entre Gagnon et Delorme. Le comité de sélection choisit Delorme. Pourquoi? «Parfois, tu choisis la crème glacée aux fraises, d'autres fois, à la pistache. Ce matin-là, c'était la pistache», explique Jean-Guy Gagnon. Mais ce n'est pas le goût de la pistache qui a guidé le choix du comité.

«Yvan Delorme est sorti plus fort que tout le monde, affirme Robert Abdallah, ex-directeur général de la Ville, membre du comité de sélection. C'était une décision unanime.»

«Il représentait un vent de changement, une nouvelle génération de policiers», ajoute l'ancien président du comité exécutif de la Ville et membre du comité de sélection, Frank Zampino.

«L'entrevue a duré une bonne heure, raconte Georges Bossé, ex-président de la Commission de la sécurité publique de la Ville. Yvan Delorme était très calme. Il est arrivé avec un plan de développement avec de nouvelles idées.»

«Il était calme et froid, très sûr de lui», ajoute Peter Yeomans, aussi membre du comité de sélection.

Un homme effacé, mais convaincant.

«Il n'a jamais fait de vagues», dit Louise Lessard, criminologue à la retraite qui a enseigné les techniques policières au cégep Ahuntsic. Elle se souvient d'un étudiant tranquille, discret.

Calme, froid, discret. Des qualités qui lui ont servi lorsqu'il est devenu agent double aux stupéfiants. Un travail risqué qui exige des nerfs d'acier.

C'était en 1987. Yvan Delorme avait 24 ans et il était dans la police depuis quatre ans. «J'avais parlé à un agent double et ça m'avait donné le goût, raconte-t-il. C'est une vie cachée. Je voulais vivre des défis pas ordinaires.»

Il n'a reçu aucune formation. La première journée a commencé dans la rue, à froid. Il portait la barbe, et ses cheveux lui descendaient jusqu'au milieu du dos. Il arpentait les rues de Montréal tard la nuit et se liait avec les motards, la pègre et les Colombiens qui contrôlaient le trafic de la drogue.

Une vie rock'n'roll qui a duré deux ans et demi. Il a reçu des menaces et a eu, à quelques reprises, une arme pointée sur la tête. «J'ai la couenne dure et je contrôle bien mes réactions et mes émotions», précise-t-il.

Mais sa froideur, qui l'a bien servi avec les caïds de la drogue, lui a joué un tour dans la tourmente de Montréal-Nord.

Le soir de l'émeute, Yvan Delorme se reposait dans un chalet avec sa copine. Sa première journée de congé. En début de soirée, son téléphone a sonné. Retour précipité à Montréal.

En point de presse le lendemain, Yvan Delorme ne défend pas le travail de ses hommes. Les policiers sont ulcérés. Première gifle.

Le bras droit d'Yvan Delorme, Jean-Guy Gagnon, se présente aux funérailles de Fredy Villanueva. Par contre, aucun membre de la haute direction n'appelle les deux policiers impliqués dans la mort du jeune Fredy. Les policiers n'en reviennent pas. Deuxième gifle.

«Les hommes étaient abasourdis, dit Yves Francoeur, président du puissant syndicat, la Fraternité des policiers. Dans la semaine suivant l'émeute, j'ai parlé à Delorme tous les jours. Je lui disais: «Écoute, c'est beau, parler à la population, mais vous oubliez les policiers.»»

Le vendredi, Yves Francoeur décide d'aller au quartier général sans rendez-vous. Il veut parler à Delorme. Face à face. «Je lui ai dit: «Corrigez le tir, vous êtes en train de perdre le contrôle et les gars sont frustrés. Parlez-leur.» Il m'a répondu que Montréal-Nord était une poudrière. Il avait peur d'y mettre le feu en appuyant publiquement ses hommes.»

Yvan Delorme l'a écouté, mais il n'a pas changé sa stratégie. «Il est très têtu, affirme Yves Francoeur avec un brin d'amertume. Il écoute, mais il fait à sa tête.»

Pourtant, l'arrivée du tandem Gagnon-Delorme avait réjoui les policiers: enfin des hommes de terrain, des policiers, des vrais, qui ont gravi tous les échelons.

Mais Montréal-Nord a brisé ce lien de confiance. Un questionnaire a été distribué à l'ensemble des policiers au lendemain de l'émeute. Les résultats sont catastrophiques: la colère gronde.

Yvan Delorme lève à peine le sourcil lorsque je lui fais part des critiques des policiers. «Mon but, c'est de rétablir la paix et de baisser les tensions», se contente-t-il de dire.

Calme et froid.

Chef de police. Un boulot sous haute tension. Jacques Duchesneau en sait quelque chose. Il a dirigé le service de police au milieu des années 90 et il a vécu plusieurs crises, dont la mort de Richard Barnabé, plongé dans le coma à la suite d'une arrestation trop musclée.

«C'est une grosse job, dit-il. Tu es PDG et tu dois souvent vivre avec des compressions budgétaires. Tu ne peux pas rester derrière ton bureau, tu dois parler à ton monde. Il faut aussi être capable d'encaisser les coups et de réagir rapidement. La pire chose à faire en situation de crise, c'est de ne pas parler. Si tu te tais, les gens vont se demander s'il y a un capitaine à bord.»

Il a souvent reçu des menaces de mort. Les Hells l'avaient mis sur leur liste d'hommes à abattre.

Yvan Delorme refuse de dire s'il a été menacé. Il ne veut pas inquiéter ses vieux parents. Ironie du sort, ils vivent à Montréal-Nord.

Yvan Delorme a un allié, le directeur du service incendie de Montréal, Serge Tremblay. Les deux hommes ont le même âge, ils dirigent des organisations fortement syndiquées et chacune de leurs bavures est scrutée à la loupe.

«On est seuls au sommet, seuls à prendre les grandes décisions, même si on est entourés d'une équipe», dit Serge Tremblay.

Lorsqu'ils vivent des moments de crise, ils s'envoient des courriels sur leurs BlackBerry. «Ça va, le grand? Lâche pas!»

Fin août, deux semaines après l'émeute de Montréal-Nord, Serge Tremblay a reçu un courriel d'Yvan Delorme. «J'ai besoin de décompresser. Ça te tente-tu de faire du Sea-Doo?» Ils se sont retrouvés à la marina de La Ronde et ils se sont défoulés sur le fleuve pendant deux heures.

«Regardez la photo des chefs de police le jour de leur nomination et remarquez la couleur de leurs cheveux cinq ans plus tard. Ils grisonnent. Ce travail-là, ça use son homme», dit Jean-Guy Gagnon.

Lorsque Yvan Delorme a été nommé à la tête du service de police, il avait les cheveux gris. Aujourd'hui, sa tête a blanchi.