Le Canadien de Montréal, c'est 100 ans d'histoire. Et c'est aussi 100 ans d'histoires. Les grandes, comme celles, entrées dans la légende, de Maurice Richard, Jean Béliveau et Guy Lafleur. Mais aussi les oubliées, comme celles de tous ces joueurs, plus nombreux qu'on pense, qui n'ont endossé l'uniforme du Canadien qu'une seule fois. La Presse a retracé quelques unes de ces stars d'un soir.

Mis à jour le 13 févr. 2009
Jean-François Bégin LA PRESSE

Le doyen: Ernest Laforce

Quiz: qui est le plus vieil ancien Canadien toujours vivant?

Si vous avez répondu Émile «Butch» Bouchard ou Elmer Lach, bel effort. Mais vous n'y êtes pas. Le doyen des porte-couleurs du Tricolore a joué avec ces deux géants de l'histoire du club. Mais il est loin d'être aussi célèbre.

Ernest Laforce - c'est son nom - n'a disputé qu'une seule partie dans la LNH. C'était en 1942-1943, l'année où Maurice Richard a fait ses débuts professionnels. Laforce était un habile défenseur des Royaux de Montréal, une équipe senior qui disputait ses matchs locaux au Forum, le dimanche après-midi. «Le Canadien y faisait jouer ses recrues, comme Floyd Curry, Doug Harvey ou Gerry McNeil», se souvient-il.

«Once a Royal, always a Royal. C'était la devise du club. Il y avait une fierté de porter ce chandail», dit-il. Une fierté justifiée: en 1947, à Hamilton, les Royaux et M. Laforce ont remporté la coupe Allan, emblème du hockey senior canadien.

L'année où M. Laforce a joué son seul match, le Canadien était dirigé par Dick Irvin, un entraîneur aux relations parfois tendues avec les joueurs francophones. Il y avait beaucoup de roulement au sein de la formation. La Deuxième Guerre mondiale faisait rage et plusieurs joueurs seniors étaient appelés en renfort, le temps d'un ou quelques matchs.

M. Laforce était outilleur à la Northern Electric, la compagnie qui allait devenir Nortel. «Il y avait plusieurs bons athlètes chez Nortel qui ne sont pas allés à l'armée parce qu'on avait besoin de nous pour l'effort de guerre», raconte M. Laforce, qui a passé 40 ans au sein de l'entreprise.

Après avoir passé sa vie à Montréal, M. Laforce, aujourd'hui âgé de 92 ans, a suivi son fils et habite depuis une dizaine d'années en Ontario, à mi-chemin entre Montréal et Ottawa. Au téléphone, la voix est ferme et les souvenirs, précis. Sauf, curieusement, en ce qui concerne son unique match avec le grand club, un soir de février 1943, au Maple Leafs Garden. «Ce n'était pas très important. On jouait souvent avec les joueurs du Canadien, lors d'entraînements ou de parties hors-concours», explique-t-il.

Et Dick Irvin? M. Laforce rigole. «Pas de commentaire!»

Le transfuge: Len Broderick

Le père de Len Broderick était un partisan de longue date des Maple Leafs de Toronto. Mais le temps d'un match, le 30 octobre 1957, il a fait une exception. Et pour cause: son fils, qui jouait habituellement pour les Marlboros de Toronto, dans le junior, a porté ce soir-là l'uniforme du Canadien de Montréal. «Il s'en est rendu compte quand j'ai sauté sur la glace», se souvient M. Broderick.

C'était l'époque où les équipes voyageaient avec un seul gardien. En cas de blessure, un gardien auxiliaire fourni par l'équipe locale prenait la relève. C'est comme ça que Len Broderick, qui recevait 25$ pour chaque match des Leafs à Toronto, a remplacé Jacques Plante, victime d'une crise d'asthme.

«J'étais arrivé au Maple Leafs Garden en retard, à peine 45 minutes avant la partie, et c'est là que j'ai appris que j'allais jouer. Ça s'est passé tellement vite que je n'ai même pas eu le temps d'être nerveux.» Ça s'est reflété dans son jeu: il a blanchi les Leafs pendant les 50 premières minutes du match, que le Canadien a finalement remporté 6-2.

«J'avais participé au camp des Leafs cette année-là et Frank Mahovlich me déjouait toujours entre les jambes. Dès le début du match, il s'est échappé vers moi et a tenté la même feinte. Cette fois, je l'ai arrêté. Ça m'a mis en confiance.»

Pour sa peine, Broderick a reçu du Canadien une lettre de remerciement du directeur général Frank Selke et un chèque de 150$, soit 50$ de plus que prévu. Broderick, qui étudiait en comptabilité, a apprécié. Mais il avait déjà compris que le hockey ne faisait pas partie de son avenir. «Les Leafs ont essayé de me faire passer chez les professionnels, mais pour 9000$ par année, ça ne valait pas la peine», dit-il en riant. Il a fait carrière comme comptable agréé et vit aujourd'hui en Caroline-du-Sud.

Le coup de vent: Randy Exelby

En 100 ans d'histoire du Canadien de Montréal, personne n'aura joué pour le club aussi peu que Randy Exelby: ses 15 minutes de gloire ont duré... moins de trois minutes.

Le 30 janvier 1989, à Buffalo, Exelby agissait comme substitut de Patrick Roy, qui se remettait tout juste d'une gastroentérite. (Brian Hayward, le numéro deux habituel, était sur la touche.) En deuxième période, un des juges de lignes s'est dirigé au banc du Canadien pour annoncer à Pat Burns que Roy avait un besoin urgent... de se rendre aux toilettes!

«Burns était mort de rire, raconte Exelby. Il s'est penché vers moi et m'a dit «Tu y vas». J'ai fait un arrêt de la jambière sur un tir de Rick Vaive et Rick Green s'est emparé du retour. C'était surréaliste. C'est presque comme si ce n'était pas arrivé.» Après deux minutes 55 secondes, Roy est revenu, juste à temps pour le début d'une infériorité numérique. Et Exelby, nommé meilleur gardien de la Ligue américaine cette année-là, n'a plus jamais rejoué pour le Canadien, sauf pour un match hors-concours l'année suivante (Mario Lemieux avait marqué trois buts).

Né à Montréal - son père Clare était un demi défensif des Alouettes dans les années 60 - Exelby a grandi à Toronto, mais a toujours été un fan du Canadien. «C'était la réalisation d'un rêve que de me retrouver dans le même vestiaire que des joueurs que j'avais tant admirés, comme Larry Robinson et Bob Gainey», dit Exelby, qui suit encore les matchs de son ancienne équipe, même s'il habite en Arizona depuis une quinzaine d'années.

Le frérot: Moe Robinson

Les frères Robinson ont joué 1406 matchs dans l'uniforme du Canadien: 1405 pour Larry et... un pour Moe.

Ironiquement, c'est une blessure à Larry, en décembre 1979, qui a permis à son frère cadet, choix de troisième ronde du Canadien en 1977, de goûter à la LNH. Avec sur son dos le numéro 2 de Doug Harvey, rien de moins.

Les débuts officiels du plus jeune des Robinson sont survenus à Winnipeg, contre les Jets. Officiels, parce que Moe, rappelé d'urgence des Voyageurs de la Nouvelle-Écosse, avait déjà revêtu l'uniforme bleu-blanc-rouge la veille à Edmonton. Seul hic: l'entraîneur Claude Ruel ne l'avait pas fait jouer de la rencontre! «Même après qu'on eut pris un retard de 5-1 ou 5-2, il n'avait pas voulu me donner une présence», raconte Moe.

Il en a eu une demi-douzaine contre les Jets, aux côtés de Serge Savard. «J'ai peut-être joué cinq minutes en tout.» Il se souvient surtout d'avoir asséné un violent double-échec à un adversaire lors d'une mêlée devant le filet montréalais. «Le gars se retourne et c'était Ron Wilson, mon ancien coéquipier avec les Voyageurs!»

Robinson a joué une autre saison chez les professionnels avant d'accrocher ses patins et de devenir mécanicien dans son patelin natal de Marvelville, en Ontario, où il vit toujours. «Je m'en veux parfois. Les Whalers de Hartford, de l'Association mondiale de hockey, m'avaient aussi repêché et j'aurais pu jouer là-bas. Mais je connaissais l'organisation du Canadien et je savais à quel point elle était solide.» Trop solide, sans doute: pas facile de percer à la ligne bleue d'une équipe qui compte déjà sur Serge Savard, Guy Lapointe et... Larry Robinson!

Le jeunot: Olivier Michaud

Olivier Michaud est le plus jeune gardien à avoir enfilé le chandail tricolore: il n'avait que 18 ans et 46 jours quand il a disputé son premier et seul match dans la LNH, à Edmonton, le 30 octobre 2001.

Le gardien des Cataractes de Shawinigan regardait le Canadien à la télé chez des amis quand José Théodore a subi une commotion cérébrale lors d'un match contre Buffalo. Or, son adjoint Jeff Hackett était déjà blessé, tout comme Vadim Tarasov, des Citadelles de Québec, le club-école du CH.

Le téléphone n'a pas mis de temps à sonner chez les amis de Michaud. Le jeune gardien, qui avait signé un contrat avec l'organisation après avoir participé au camp d'entraînement à titre de joueur invité, a été mandé d'urgence pour seconder Mathieu Garon, lui-même fraîchement rappelé de Québec.

Michaud n'était pas censé jouer. Mais à sa deuxième partie dans l'uniforme tricolore, contre les Oilers, l'entraîneur Michel Therrien l'a lancé dans la mêlée en troisième période, dans l'espoir de secouer son équipe, qui tirait de l'arrière 3-0. En 18 minutes de jeu, il n'a accordé aucun but sur 14 tirs. «C'est un beau souvenir», dit Michaud, qui étudie aujourd'hui en administration à l'UQAM tout en jouant pour les Chiefs de Saint-Hyacinthe, de la Ligue nord-américaine de hockey. «Ça m'a donné de la visibilité et ça m'a aidé à me tailler une place avec Équipe Canada.» junior cette année-là.»

Le malchanceux: Jean-Guy Morissette

En 1963, le Canadien venait de commencer à voyager avec un gardien auxiliaire. Le 30 octobre, à Toronto, Gump Worsley s'est blessé en cours de partie et Jean-Guy Morissette, un gardien de 25 ans qui débarquait tout juste des rangs seniors, est descendu des gradins pour enfiler en vitesse son équipement. Il n'avait pas d'expérience chez les professionnels et s'est vite rendu compte que la marche était haute: il a accordé quatre buts en 36 minutes. «C'est seulement 36 minutes, mais c'est un gros 36 minutes, dit M. Morissette, aujourd'hui retraité à Victoriaville. Dans ce temps-là, jouer pour le Canadien, c'était gros. Plusieurs y rêvaient, mais peu y parvenaient. C'est encore bien présent dans ma tête.» M. Morissette aurait bien aimé avoir une deuxième chance. Malheureusement, lors de l'entraînement du lendemain, un tir dévié lui a fracturé l'os de la mâchoire et l'a forcé à l'inactivité. Il n'a plus jamais rejoué dans la LNH.

Les Européens: Tomas Vokoun et Martti Järventie

On ne compte que deux Européens parmi les 56 joueurs qui ont disputé un seul match avec le Canadien. L'un d'eux est le Tchèque Tomas Vokoun, actuel gardien des Panthers de la Floride. Heureusement que sa carrière de 10 saisons dans la LNH n'a pas été à l'image de ses débuts. À l'hiver 1997, Mario Tremblay l'avait donné en pâture aux Flyers, à Philadelphie. Vokoun avait accordé quatre buts en 20 minutes. Sa moyenne de 12,00 reste la pire dans l'histoire du Canadien.

L'autre Européen est Martti Järventie. Arrivé à Montréal dans la mi-vingtaine, après avoir joué plus de 300 parties dans la SM-Liiga, le Finlandais avait profité d'une blessure à Sheldon Souray pour étirer son séjour à Montréal après le camp d'entraînement, à l'automne 2001. Son seul match, contre San Jose, au Centre Molson, a été l'un des plus beaux jours de sa vie, a-t-il dit, joint au téléphone en Finlande, cette semaine. «Tous les jeunes hockeyeurs de mon pays rêvent de jouer un jour dans la LNH. Je n'ai joué qu'un match (il a été cédé aux Citadelles de Québec peu après), mais je suis quand même content. C'est un match de plus que bien du monde.»

Järventie était arrivé de son pays natal quelques semaines plus tôt, sur le même vol que son bon ami Saku Koivu. Le capitaine du Canadien, chez qui on allait bientôt diagnostiquer un cancer, avait ressenti lors de ce vol les premiers symptômes de sa maladie. «Il m'avait quand même aidé à franchir le contrôle d'immigration, raconte Järventie. Mais le lendemain, sa femme, Hanna, m'avait appelé à mon hôtel pour m'annoncer qu'il était hospitalisé et que c'était plus grave que prévu.» Quand Koivu est revenu au jeu, en avril 2002, Järventie n'a pas hésité. Il a pris sa voiture et a franchi les 250 kilomètres qui séparent Québec de Montréal pour assister à la partie. «C'est l'autre match du Canadien que je n'oublierai jamais.»