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Karlheinz Schreiber: le tireur de ficelles

Karlheinz Schreiber... (Photo: Reuters)

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Karlheinz Schreiber

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André Noël
André Noël
La Presse

Karlheinz Schreiber est né en 1934 à Petersdorf, en Allemagne. Jeune adulte, il se lance dans l'importation de tapis d'Iran, puis travaille pour une compagnie de marquage de routes en Bavière. Dès le début des années 60, il se lie d'amitié avec des hommes d'affaires et des politiciens. Parmi eux, Franz Josef Strauss, qui allait devenir président de la Bavière et un des fondateurs de la compagnie Airbus. Il développe ses contacts parmi de nombreuses entreprises allemandes.

En 1974, il commence à voyager au Canada. Il fonde une compagnie en Alberta et se lie aux militants conservateurs de cette province. Il obtient la citoyenneté canadienne en 1981. Il n'a toutefois pas abandonné sa citoyenneté allemande, ce qui permet aujourd'hui à l'Allemagne d'exiger son extradition pour qu'il réponde à des accusations d'évasion fiscale. 

Un de ses avocats, à l'époque, est Michel Cogger, qui le présente à Brian Mulroney, alors président de l'Iron Ore Company of Canada. Le courant passe entre les deux hommes. M. Schreiber décide d'aider M. Mulroney à devenir premier ministre. Mais pour cela, il faut d'abord qu'il remplace Joe Clark à la tête du Parti progressiste-conservateur.

M. Schreiber avance à l'équipe de M. Mulroney des fonds qui serviront à payer les billets d'avion de délégués québécois anti-Clark et pro-Mulroney au congrès du parti, à Winnipeg, en 1983. M. Clark ne recueille pas les appuis voulus, ce qui ouvre la porte à M. Mulroney, lequel deviendra chef du parti l'année suivante.

Selon sa biographie diffusée par l'émission The Fifth Estate de la CBC, M. Schreiber brassait des affaires jusqu'au Costa Rica, où, selon lui, il aidait les contras, des rebelles qui combattaient le régime sandiniste et socialiste du Nicaragua. Toujours selon cette biographie, M. Schreiber travaillait pour les services secrets allemands, l'agence BND.

M. Mulroney est élu en 1984. M. Schreiber est très proche de ses collaborateurs, notamment le ministre Elmer MacKay, de la Nouvelle-Écosse, et l'ancien premier ministre conservateur de Terre-Neuve, Frank Moores. Il voit des occasions d'affaires. Grâce à son amitié avec Franz Josef Strauss, il conclut une entente avec Airbus au nom de son entreprise enregistrée au Liechtenstein, International Aircraft Leasing (IAL). L'entente prévoit qu'Airbus paiera une commission à IAL pour chaque avion vendu. Le projet: percer le marché nord-américain en vendant des Airbus à Air Canada, qui est alors une société du gouvernement fédéral.

En même temps, il conclut avec le fabricant d'armes allemand Thyssen Industries une entente qui vise à construire une usine de véhicules blindés en Nouvelle-Écosse. Thyssen s'engage à verser des commissions dans un compte ouvert par M. Schreiber en Suisse. Le projet, qui a reçu l'appui actif d'Elmer MacKay et de Frank Moores, avancera un peu, si bien que Thyssen déposera en effet des commissions, mais il finira par avorter.

Enfin, M. Schreiber conclut une entente avec un fabricant allemand d'avions, la compagnie Messerschmitt-Bolkow Blohm (MBB), pour vendre des hélicoptères à la Garde côtière canadienne. Ce projet fonctionnera. En 1985, M. Mulroney remplace les membres du conseil d'administration d'Air Canada et y nomme son vieil ami Frank Moores, qui a créé la firme de lobbyisme GCI, laquelle compte Airbus, Thyssen et MBB parmi ses clients. (M. Moores devra démissionner du conseil d'administration d'Air Canada par la suite.)

Trois ans plus tard, Air Canada accepte de payer 1,8 milliard de dollars pour acheter 34 Airbus A320. Airbus fait un premier paiement de cinq millions de dollars à la firme IAL de M. Schreiber, lequel en virera une partie dans un de ses comptes en Suisse. D'autres versements seront faits par Airbus.

M. Mulroney est réélu cette année-là. M. Schreiber le rencontre à plus d'une reprise, notamment en présence de son conseiller Fred Doucet et du greffier du Conseil privé, Paul Tellier. Puis ils se voient à nouveau en Allemagne, lors d'une réception organisée par le chancelier Helmut Kohl. En 1992, M. Schreiber déniche un emploi pour le fils d'Elmer MacKay, Peter MacKay, dans la compagnie Thyssen en Allemagne. Peter MacKay, actuel ministre de la Défense, travaillera là-bas quelques mois.

Dans une déclaration sous serment produite le 7 novembre dernier à la Cour supérieure de l'Ontario, M. Schreiber affirme que Fred Doucet a organisé une rencontre à la résidence d'été de M. Mulroney, au lac Harrington, au Québec. Selon l'homme d'affaires, il aurait alors été question d'une avance de fonds à M. Mulroney, qui s'engageait à l'aider à faire progresser le projet d'usine de Thyssen en Nouvelle-Écosse. Cette rencontre s'est déroulée le 23 juin 1993, soit deux jours avant que M. Mulroney quitte son poste de premier ministre.

Toujours selon la déclaration, M. Schreiber a fait à partir de ses comptes en Suisse trois versements de 100 000$ comptants à M. Mulroney, le premier dans un hôtel de l'aéroport de Mirabel, le deuxième à l'hôtel Reine Elizabeth, à Montréal, et le troisième en 1994 à l'hôtel Pierre, à New York.

Les affirmations de M. Schreiber nw'ont pas été prouvées mais, quoi qu'il en soit, M. Mulroney a fini par déclarer ces revenus à l'impôt. Il devra expliquer à la commission d'enquête pourquoi il a accepté trois versements de 100 000$ en liquide et pourquoi il a déclaré ces revenus très tardivement.

M. Schreiber, lui, n'est pas au bout de ses peines. Le gouvernement allemand a réclamé son extradition pour qu'il réponde à des accusations de corruption, de fraude et d'évasion fiscale. Il aurait notamment joué un rôle important dans le scandale des contributions illégales au Parti de la démocratie chrétienne, ce qui a terni la réputation du chancelier Helmut Khol.

La Cour suprême du Canada a accepté qu'il soit extradé. La décision finale devra être prise par le ministre de la Justice Rob Nicholson. S'il l'extrade, le gouvernement conservateur sera accusé de saborder la commission d'enquête dont il vient tout juste d'annoncer la mise sur pied. S'il ne l'extrade pas, les Canadiens peuvent être sûrs d'une chose: Karlheinz Schreiber va multiplier les révélations. Et il semble savoir beaucoup de choses...




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