Juillet 2006. Je suis dans un grand appartement meublé situé sur l’avenue Koutouzov, gigantesque boulevard à huit voies au centre de la capitale russe. De mon lecteur CD, la voix vacillante de Serge Fiori peine à se faire entendre. Elle est masquée par le bruit incessant des voitures et des vibrations sur les murs de ce nouveau chez-moi que je déteste déjà.

Je ne me reconnais en rien dans cet appartement, dans cette ville, dans cette nouvelle réalité. Tout est immense, carré, gris. Mes valises gisent par terre. Je ne veux pas les défaire. Je me maudis d’avoir accepté ce poste d’enseignante dans cette prestigieuse école internationale à Moscou.

Je me traîne jusqu’aux fenêtres de la cuisine donnant sur cette monstrueuse voie aux multiples ramifications. Les voitures filent à toute allure. Les immeubles imposants de style stalinien me fascinent et m’intimident. Je me sens si petite dans ce décor dur et oppressant. J’ouvre la fenêtre, le bruit est infernal. La fenêtre fermée, il n’y a qu’une rumeur sourde, persistante, obsédante.

Un café, je dois me faire un café. Je dois me secouer. Devant moi, le mythique hôtel Ukraine et, à quelques pas, la rivière Moskova. Un peu plus loin, la place Rouge. J’apprendrai le russe ! J’irai à des concerts ! J’irai au ballet du Bolchoï !

Je dois me remettre les idées en place. Ce sont les effets du décalage horaire, sans doute. J’ouvre ma plus petite valise dans laquelle j’ai mis ma minuscule cafetière italienne et mon sac de café bio acheté sur l’avenue du Parc à Montréal. Cette cafetière, c’est un peu mon doudou. Elle me suit partout, me sécurise.

Silence inquiétant

Il y a du lait dans le frigo, du fromage et de la confiture. Tout va bien. Je dépose ma cafetière sur le rond. Comment fonctionne cette cuisinière ? Bon, ça y est, le café commence à monter et à mousser. Je me sens déjà mieux. Soudain, un silence inquiétant flotte dans l’appartement. Le lecteur CD est en mode pause. Serge Fiori s’est tu. Je n’entends plus le bruit de fond de la circulation.

Je verse mon café dans une tasse et je me rends vers les fenêtres de la salle à manger. La vie s’est arrêtée sur l’énorme boulevard. Il n’y a plus de voitures. L’avenue Koutouzov est comme une plage vidée de son eau avant un tsunami.

Un bourdonnement sourd, mais de plus en plus intense, annonce l’énorme vague qui arrive en grondant. Des motos défilent, comme des secousses avant le cataclysme imminent. Un cortège de VUS s’empare de la voie à une vitesse folle. Dans ma tasse, le café oscille. C’est peut-être ma main qui tremble.

Parmi ces bolides déments, une Audi noire aux vitres teintées se détache nettement. C’est le carrosse du tsar soviétique. La voiture blindée 007. Sa vitesse fulgurante siffle comme une lame de fond. J’avale une gorgée de café. La voiture de James Bond du Kremlin est déjà loin. Le convoi s’atténue graduellement, puis disparaît. La circulation reprend ses droits. Je me sens encore plus seule que tout à l’heure. Accablée, comme le sont les gens qui ont été témoins d’une catastrophe naturelle. Vladimir Poutine vient de passer.

Je remets le lecteur CD en marche. Serge Fiori chante : « Aujourd’hui, je dis bonjour à la vie. » Je prends une autre gorgée de café, mais je l’avale de travers.

Juillet 2024. Presque 20 ans plus tard, la course folle de Poutine se poursuit à la vitesse, cette fois, de ses missiles à destruction massive qui s’abattent sur l’Ukraine, dont un hôpital pour enfants. Jusqu’où ira la course effrénée de Poutine ?

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