Vivek Murthy, chirurgien général des États-Unis et administrateur de la Santé publique, a récemment proposé de placer un bandeau d’avertissement sur les pages des réseaux sociaux, signalant le danger de leur utilisation pour les adolescents.

En entrevue au New York Times1, il a précisé sa démarche et affirmé qu’il est temps de reconnaître que les parents et les adolescents eux-mêmes ne luttent pas à armes égales avec ces plateformes.

« Les plateformes elles-mêmes sont conçues par certains des meilleurs designers de produits au monde, soutenues et financées par les entreprises les plus riches au monde, et informées par les recherches les plus récentes sur le cerveau. Et tout ça, ultimement, pour maximiser le temps passé sur les plateformes par nos enfants », explique-t-il.

« Dire à des parents qui n’ont pas grandi avec ces plateformes qu’ils devraient gérer ces outils en perpétuelle transformation et garder leurs enfants en sécurité, alors qu’ils ne comprennent même pas entièrement les méfaits de ces technologies, c’est à la fois injuste et irréaliste », ajoute-t-il.

PHOTO SUSAN WALSH, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Vivek Murthy

Une telle proposition fait écho aux discussions qui ont animé le conseil général de la CAQ le 25 mai dernier. Vu l’importance des enjeux, il faut sans doute revenir sur ce débat, et plus exactement sur la manière dont il est formulé, ici, au Québec.

Rappelons les faits. Lors du conseil général de la CAQ, le 25 mai, une proposition a été discutée pour « l’instauration d’une majorité numérique à 16 ans pour l’ouverture d’un compte sur les réseaux sociaux, ainsi qu’une vérification rigoureuse pour accéder aux sites réservés aux personnes majeures ».

La proposition a été diluée, pour ensuite être renvoyée à une commission parlementaire sur la question2.

Sans doute est-ce mieux que rien, mais il est temps que le gouvernement agisse sur cet enjeu, et agisse en se dotant, comme le font de plus en plus de pays développés, d’une politique générale sur les jeunes et le numérique. La bataille n’est pas gagnée d’avance.

Et il vaut la peine de rappeler les opinions et arguments de certains militants caquistes et de la députée Isabelle Lecours, indiquant le chemin à faire pour sensibiliser la population et les politiques aux risques des réseaux sociaux.

La députée Lecours s’est prononcée contre la proposition pour une majorité numérique, arguant que « les personnes peuvent aller voir un médecin à partir de 14 ans sans l’approbation de leurs parents »2. L’affirmation fait sourire, mais elle met la table.

Producteurs de dépendances

À l’aune d’un tel argument, on pourrait prétendre que puisqu’on peut aller voir son médecin à 14 ans, on pourrait tout aussi bien, à cet âge tendre, acheter des cigarettes, de l’alcool – et pourquoi pas du pot.

Car comme pour l’alcool, le tabac ou la drogue, et tel est le fond de l’affaire, nous sommes face à des technologies numériques qui produisent une dépendance, qui jouent sur la vulnérabilité identitaire et la volonté de reconnaissance des adolescents. En cela, il n’est pas si sûr que François Legault, qui comparait les réseaux sociaux à des pushers, exagérait.

Rappelons ce qu’a souligné l’un des créateurs de Facebook, Sean Parker : « Nous devions en quelque sorte vous donner un petit coup de dopamine de temps en temps lorsque quelqu’un aimait ou commentait une photo ou un article ou quoi que ce soit d’autre… Il s’agit d’une boucle de rétroaction fondée sur la validation sociale… Vous exploitez une vulnérabilité dans la psychologie humaine […]. Nous l’avions bien compris, nous l’avons fait quand même. »4

Admirons au passage le cynisme décontracté de ces designers qui préfèrent envoyer leurs enfants dans de chics écoles de San Francisco où les nouvelles technologies sont interdites. C’est une règle de base des pushers, justement : ne pas se droguer avec ce que l’on vend.

On ne peut pas simplement faire du rapport au numérique une question de « première éducation » par la famille, une responsabilité des parents, à moins de vouloir étendre le même raisonnement, encore une fois, à l’alcool ou à la drogue. Nous avons collectivement décidé que nous ne souhaitions pas voir nos enfants acheter et consommer de l’alcool et des cigarettes.

Il serait désormais temps d’assumer les conclusions des études, nombreuses, qui soulignent le potentiel addictif des nouvelles technologies et la façon dont ces réseaux fragilisent la confiance en soi des adolescents bien plus qu’ils leur permettent d’être en relation⁠4.

La proposition d’une majorité numérique n’est pas extrême, elle tombe sous le sens et prend acte de ce que la recherche sur les nouvelles technologies affirme depuis au moins 10 ans. Qu’elle ait été diluée, puis renvoyée en commission parlementaire, montre bien les forces lénifiantes qui luttent contre ce qu’il est difficile d’appeler autrement qu’une évidence.

Comme pour l’alcool ou la cigarette, la première de ses forces est notre rapport personnel à la substance additive⁠5 – et puis, pas trop loin derrière, le lobbyisme plus ou moins discret de ces immenses entreprises…

* L’auteur a entre autres publié Le monde sans fin des jeux vidéo (2009) et Le plaisir des images (2019) aux Presses universitaires de France. Son prochain ouvrage sur les jeux vidéo, Le labyrinthe infini, est à paraître à l’hiver 2025 chez Liber.

1. Écoutez l’épisode de la série balado The Daily du New York Times (en anglais) 2. Lisez l’article « Réseaux sociaux interdits avant 16 ans ? Une commission spéciale avant de trancher, tempère la CAQ » 3. Lisez l’article « Sean Parker : Facebook was designed to exploit human “vulnerability” » (en anglais) 4. Lisez l’article « Internet addiction in young adults : a meta-analysis and systematic review » (en anglais) 5. Lisez l’article « Une utilisation des écrans à l’image de celle des parents » Qu’en pensez-vous ? Participez au dialogue