Au Québec et au Canada en général, nous avons cette mauvaise habitude de banaliser les crimes économiques comme s’ils étaient moins graves que les crimes contre la personne. Pourtant, perdre sa maison ou toutes les économies d’une vie n’a rien d’anodin. Notre indifférence à combattre sérieusement ces crimes explique peut-être pourquoi ils sont actuellement en pleine ascension.

La Presse nous a fait part dans son numéro du 3 juillet⁠1 des méfaits de courtiers immobiliers sans scrupule qui tendent des pièges à d’infortunés membres du troisième âge, par exemple en leur proposant d’acheter eux-mêmes (à un prix dérisoire) leur propriété qu’ils revendent quelques jours plus tard avec un bénéfice juteux. Ils semblent tous posséder, en plus de tout le coffre d’outils du parfait arnaqueur, l’art de l’esquive et de la déresponsabilisation.

Je cite l’un d’eux, qui a revendu la maison d’une vieille dame achetée une semaine plus tôt avec un beau profit de 53 000 $ : « Ben voyons donc ! Parce qu’on est courtier, on n’aurait pas le droit de rien acheter dans la vie. » Avant d’ajouter : « Moi, je suis légal, dans toute, toute, toute. »

Un autre s’est permis d’écrire un livre où il distribue ses conseils pour devenir riche avec l’immobilier en oubliant de mentionner son truc imparable : frauder ses clients.

Cette absence d’éthique laisse encore plus songeur quand on sait que, tout récemment, une série de scandales impliquant des courtiers vedettes très populaires sur le réseau de télé Casa ont sali la réputation du milieu.

En fait, cette stupéfiante multiplication des dérives dans l’industrie du courtage immobilier suggère que la cupidité s’y trouve à l’état endémique et serait presque impossible à endiguer.

En tant que propriétaire de maison, j’ai moi aussi pu, à travers les années, constater une certaine propension de plusieurs courtiers à « tourner les coins ronds ». Cela se fait par exemple de façon très insidieuse, quand un courtier se la joue facile, proposant un prix de vente nettement inférieur à celui du marché. Tactique utile qui se traduira par une vente facile et rapide. Certains gros vendeurs de votre quartier sont peut-être des experts dans ce genre de pratique pas vraiment professionnelle, mais impossible à sanctionner.

Les aînés dans le viseur

En revanche, ce que nous décrit La Presse est carrément frauduleux. Des courtiers malhonnêtes ciblent les gens vulnérables, en particulier les aînés, et le font dans l’irrespect total des règles qui gouvernent leur profession. Voici d’ailleurs ce que stipule la Loi sur le courtage immobilier à ce sujet : « Un titulaire de permis et, le cas échéant, ses administrateurs et dirigeants, doivent agir avec honnêteté et compétence. Ils sont également tenus de divulguer tout conflit d’intérêts. » (article 22)

En vendant à des proches (parfois à des collègues) la propriété de son client, et ce, à un prix ridiculement bas, un courtier non seulement se place en conflit d’intérêts et en violation des normes professionnelles de son industrie, mais il commet aussi, selon moi, une fraude. Et cette fraude est d’autant plus pernicieuse qu’elle s’ajoute à une épidémie de fraudes financières qui ciblent les personnes âgées telles que l’arnaque de type « grands-parents », la fraude du faux représentant bancaire et différentes tactiques d’hameçonnage qui pullulent et font des centaines sinon des milliers de victimes.

Or, face à ce nouveau fléau et devant ce qui ressemble à un cancer dans ses propres rangs, l’ordre professionnel des courtiers, l’OACIQ, agit avec une telle mollesse qu’on pourrait presque l’accuser de complicité. Les suspensions et amendes infligées aux délinquants sont dérisoires.

Il suffit d’avoir à l’esprit que certaines transactions dont fait écho La Presse ont rapporté des centaines de milliers de dollars aux délinquants alors que l’amende maximale que peut imposer l’OACIQ est de 50 000 $.

Rappelons que la Loi sur le courtage immobilier accorde à l’OACIQ le pouvoir d’encadrer les courtiers immobiliers et de les soumettre à des règles précises afin d’assurer la protection du public. De toute évidence, l’OACIQ ne joue pas son rôle et tend plutôt, comme plusieurs ordres professionnels, à protéger ses membres et sa réputation, sans compter qu’elle cache des informations cruciales sur les courtiers aux pratiques douteuses.

Ce que décrit La Presse ici est ce qu’on pourrait appeler une tempête parfaite. Un fléau, l’abus des personnes âgées de plus en plus répandu dans notre société, se conjugue avec trois autres fléaux : la crise du logement, la cupidité qui gangrène le milieu du courtage immobilier et l’impotence de l’ordre professionnel responsable d’encadrer ce milieu. À tous ceux qui travaillent dans le courtage immobilier, on aimerait rappeler que voler les personnes vulnérables et en particulier les vieillards est un acte d’une lâcheté sans nom qui doit être combattu avec acharnement. Aux autorités, on aimerait demander d’agir promptement pour freiner ces fléaux en démontrant une sévérité exemplaire.

1. Lisez l’article « Courtiers en conflit d’intérêts : ils achètent au rabais, revendent à gros prix » Qu’en pensez-vous ? Participez au dialogue