Chaque jeudi, nous revenons sur un sujet marquant dans le monde, grâce au recul et à l’expertise d’un chercheur du Centre d’études et de recherches internationales, de l’Université de Montréal, ou de la Chaire Raoul-Dandurand, de l’Université du Québec à Montréal.

Fracassantes, les performances de l’extrême droite en France, en Italie, en Allemagne et en Autriche, aux élections européennes, brossent le portrait d’une droite radicale triomphante. Mais est-ce vraiment le cas ?

Avec 131 députés, les deux groupes eurosceptiques et d’extrême droite du Parlement européen – le groupe des Conservateurs et réformistes européens (ECR) et le groupe Identité et démocratie (ID) – enregistrent un gain net de 13 sièges. Bien que préoccupants, ces résultats se situent bien en deçà des 170 sièges prédits par les sondages.

Au-delà de cette dynamique, la droitisation du Parlement européen profite principalement au Parti populaire européen (PPE), principal groupe de centre droit, qui arrive premier, malgré une désaffection généralisée pour les partis traditionnels.

Bien qu’évidente aujourd’hui, cette droitisation de la politique européenne n’était pourtant pas une fatalité. Remontons 15 ans en arrière : l’Europe sociale était en plein essor, ouvrant des perspectives prometteuses pour la gauche radicale et les écologistes. Comment expliquer que cet élan se soit graduellement épuisé, alors que la droite et surtout l’extrême droite, elles, n’ont cessé de gagner du terrain ?

Les crises politiques, économiques et géopolitiques qui ont secoué le continent au cours des deux dernières décennies ont mis en évidence l’impact inégal de l’intégration économique sur les groupes sociaux et les régions européennes ainsi que les arbitrages difficiles entre États. L’enjeu européen est devenu clivant et cette polarisation s’est faite à l’avantage de l’extrême droite eurosceptique.

Crises et (in)fortunes des gauches européennes

Les années 2000 marquent un tournant avec des appels de plus en plus forts pour un projet européen à dimension sociale et écologiste. Les élections de 2004 et de 2009 voient une forte progression des Verts et de la Gauche européenne – une gauche radicale –, au coude-à-coude avec la droite radicale.

La crise économique de la zone euro vient rebattre les cartes. À la suite des manifestations d’ampleur mondiale, la justice sociale et l’opposition aux politiques d’austérité émergent comme thématiques dominantes. Et les deux extrêmes en tirent profit. Aux élections suivantes de 2014, la gauche radicale obtient des scores record dans plusieurs pays, totalisant 52 sièges. Mais les déçus de la mondialisation se tournent aussi vers l’extrême droite, faisant de l’ECR la troisième force au Parlement européen, devant les libéraux pro-Union européenne (UE).

Peu après les élections, la crise migratoire atteint son pic en 2015, exposant les limites du système européen. L’immigration devient le sujet central pour une large majorité d’électeurs et d’électrices, et l’extrême droite rentabilise cette nouvelle conjoncture, engrangeant 127 sièges (ECR et ENL) aux élections de 2019.

L’extrême droite n’est pourtant pas la seule à faire des gains en 2019. L’urgence climatique, catalyseur d’une mobilisation sociale sans précédent, permet aux Verts européens et aux centristes pro-UE de réaliser eux aussi une percée majeure.

Post-pandémie de COVID-19 et invasion de l’Ukraine, les préoccupations des Européens ont à présent changé : la relance économique, la santé publique et la défense sont la priorité, selon la plus récente enquête Eurobaromètre1. Alors que l’extrême droite n’est traditionnellement pas la mieux positionnée sur ces thématiques, les élections 2024 confirment son attractivité. À l’inverse, le centre gauche et la gauche radicale stagnent, les Verts et les libéraux s’effondrent, perdant chacun une vingtaine de sièges.

La gauche s’écroule, l’extrême droite s’accroche

Au cours des dernières années, une partie de l’extrême droite européenne a policé et élargi son discours. Si les valeurs traditionalistes et la xénophobie restent le socle commun, beaucoup de partis formulent à présent des propositions sur la santé, la sécurité et l’économie, adoptant un angle social et protectionniste. À la suite du Brexit, l’extrême droite a également tempéré son discours eurosceptique, appelant davantage à une Europe des coopérations nationales qu’à une sortie de l’UE, jugée économiquement incertaine et peu souhaitée par une majorité d’Européens.

Auprès des électeurs et électrices, les partis de droite radicale maintiennent leur potentiel de contestation grâce à leur distance du pouvoir. En revanche, la gauche radicale et les Verts, ayant accédé au pouvoir ou s’en étant rapprochés, connaissent un essoufflement et subissent les mêmes critiques que les partis traditionnels avant eux. Cette distance avec le pouvoir est d’autant plus cruciale que, dans les pays où l’extrême droite est au gouvernement national ou le soutient, elle recule ou stagne (à l’exception de l’Italie). C’est le cas en Scandinavie et dans les pays baltes, où la droite radicale semble victime du vote-sanction dirigé contre les gouvernements.

Malgré ce que laisse paraître le cas français, le vote pour l’extrême droite ne peut pas être vu seulement comme un vote de protestation à l’égard du niveau national, mais en partie comme une réponse à l’action de l’Union elle-même. Si la population soutient toujours majoritairement le projet européen, elle exprime un mécontentement de plus en plus vocal vis-à-vis des politiques de l’UE et des réponses aux crises comme celles de la COVID-19 ou de l’invasion de l’Ukraine.

Aujourd’hui, la droite radicale exploite ce mécontentement qui, il n’y a pas si longtemps, alimentait également la gauche. Elle seule tire profit d’un désir de contestation et d’une insatisfaction croissante de la population.

1. Consultez l’enquête d’Eurobaromètre (en anglais) Qu’en pensez-vous ? Participez au dialogue