Savez-vous ce que j’admire le plus chez l’être humain ? C’est sa capacité à admettre son ignorance. Le fait qu’il puisse dire : je ne sais pas.

La force de notre espèce tient dans les questions qu’elle se pose depuis toujours. Et les questions les plus belles, les plus précieuses, sont celles qu’elle ne peut pas résoudre. Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Pourquoi la vie et la mort, l’amour et la haine ? Et pourquoi existe-t-il cette chose étrange qu’on appelle le moi, qui, en dépit de son insignifiance, s’entête à dire « je » ?

L’humanité a beau multiplier les progrès et les découvertes, sur ces questions fondamentales, elle n’est pas plus avancée à l’ère de l’internet qu’elle ne l’était au temps des chasseurs-cueilleurs.

Comme la Terre tourne autour du Soleil depuis plus de 4 milliards d’années, l’humanité gravite depuis toujours autour des quelques problèmes qui l’occupent, sans jamais avancer ni reculer.

Qu’avons-nous appris sur la mort depuis la lointaine époque de Sophocle ? Et que savons-nous de plus au sujet de l’amour que Shakespeare et Louise Labé ne savaient pas déjà ? Cette étrange permanence ne devrait pas nous inquiéter, mais nous rassurer : devant le mystère, tous les humains sont égaux. La seule chose qui distingue certains d’entre eux, c’est leur capacité à s’émerveiller devant ce qu’ils ne comprennent pas.

À un animateur de radio qui lui demandait s’il croyait à l’existence de quelque chose après la mort, l’essayiste Pierre Vadeboncœur avait gardé le silence pendant de longues secondes, avant de répondre, sourire en coin : « Je ne sais pas, mais je suis curieux⁠1. » Il n’y a pas de plus belle réponse.

Voilà sans doute en quoi l’intelligence artificielle sera toujours inférieure à l’intelligence humaine, quand bien même elle détiendrait toute la connaissance du monde. Elle ne pourra pas choisir le silence, ne pourra jamais dire : je ne sais pas. Elle va disserter à l’infini, sur n’importe quel sujet, en faisant mine de tout savoir, parce que c’est la seule chose qu’elle peut faire. Les profs savent de quoi je parle : bien des élèves demandent à ChatGPT de rédiger des travaux à leur place, sans se douter que la machine produit un discours où il n’est pas possible de distinguer la vérité du mensonge.

Le problème de l’intelligence artificielle (IA) est qu’elle se contente d’offrir les apparences de la vérité, quitte à inventer des sources et des citations, à imaginer des faits. Bref, elle excelle dans l’art de dire un peu n’importe quoi. C’est d’ailleurs la conclusion à laquelle en arrivent des chercheurs en éthique et technologie dans un article qui vient de paraître et dont le titre est sans équivoque : « ChatGPT is bullshit⁠2 ».

Puisque l’IA est incapable de percevoir la réalité, constatent ces chercheurs, elle se contente de faire semblant de savoir de quoi elle parle, sans pouvoir juger de la valeur du résultat. Le danger tient bien sûr au fait qu’elle puisse répandre des faussetés, mais plus encore au fait qu’elle est indifférente vis-à-vis de la vérité : quand l’IA ment, elle ne sait même pas qu’elle ment – d’où le choix du mot bullshit pour décrire sa logorrhée.

La coïncidence est frappante : alors que nous voyons apparaître des machines capables de produire de la bullshit à volonté, nous assistons au retour du bullshiteur en chef (qu’on me pardonne ce vilain néologisme), qui s’apprête à revenir à la tête de l’empire américain : Donald Trump.

Voilà quelqu’un qui se montre décidément incapable de se taire ou d’admettre ses insuffisances, quelqu’un qui prétend avoir toutes les réponses, quelqu’un, surtout, qui a produit une telle quantité de mensonges qu’on peut se demander s’il n’est pas devenu indifférent vis-à-vis de la vérité. Trump sait-il qu’il ment quand il ment ?

L’homme a beau être excessif et hors normes, il est aussi un symptôme d’une époque – la nôtre – où chacun est invité à exprimer « sa » vérité et à l’imposer aux autres, de gré ou de force, au risque de dire n’importe quoi.

Depuis 20 ans, l’apparition des chaînes d’information continue et des réseaux sociaux a marqué l’entrée dans ce qu’on pourrait appeler l’Âge de l’opinion, qui se résume à cette devise : « je réagis, donc je suis ».

Dans cette ère nouvelle, le moindre évènement, le moindre problème semble exiger qu’on réponde dans la minute – que dis-je, dans la seconde ! –, comme le feraient des robots conversationnels. Dans la sphère médiatique, nous assistons à l’apparition d’un nombre toujours plus grand de spécialistes de l’opinion livrée à chaud. Ces omni-commentateurs ne sont jamais à court de mots : ils se prononcent sur tous les sujets possibles, génèrent du discours à volonté, diffusé sur toutes les plateformes imaginables. Ils sont si efficaces qu’on pourrait croire que leurs textes s’écrivent (ou se parlent) tout seuls, comme si la pensée fonctionnait à la manière d’un logiciel.

Existe-t-il une limite au nombre d’opinions qu’un individu peut émettre au cours d’une seule journée ? Je me prends parfois à rêver du jour où l’un d’eux, après avoir observé un moment de silence, osera avouer qu’il n’a pas d’avis éclairé sur la question qu’on lui a posée, qu’il aurait besoin de recul et de temps pour penser.

Je sais que des gens sont payés pour fournir des réponses – y compris ceux qui, comme moi, exercent le métier de professeur. Mais il me semble que nous gagnerions beaucoup si nous consentions à laisser de temps à autre notre pensée respirer, si nous acceptions de renouer avec le mystère, de nous taire pour mieux écouter. Parce que « si le vrai silence vient au bout des mots, comme l’écrit le poète François Cheng, les mots justes ne naissent qu’au sein du silence⁠3 ».

1. C’est le cinéaste Bernard Émond qui rapporte cette anecdote.

Lisez l’entrevue de 2017 avec Bernard Émond 2. Lisez l’article « ChatGPT is bullshit » (en anglais)

3. François Cheng, La vraie gloire est ici, Gallimard/NRF, 2015.

Qu’en pensez-vous ? Participez au dialogue