Manon Massé apprend à mieux prendre soin d’elle. Avec trois hospitalisations en cardiologie depuis quelques mois, elle n’a plus le choix. Elle doit définir ses priorités. Elle a accepté d’en discuter avec moi.

« Depuis mars, ça va beaucoup mieux. Tout porte à croire qu’on a résolu le foutu problème de fibrillation cardiaque ! » Elle admet qu’il était temps dans ses fonctions de se délester de responsabilités lourdes comme celle d’être porte-parole féminine de son parti depuis sept ans !

« C’est fou, j’ai annoncé que je démissionnerais de ce rôle en mai 2023 et mon arythmie a commencé en mai 2023 ! Mon corps m’a beaucoup parlé depuis un an. Je pense que mes symptômes m’ont donné le droit de lâcher prise. J’ai compris que je devais fondamentalement changer des choses : l’alimentation, l’exercice, le stress, le repos. »

Manon le savait, elle s’était oubliée depuis plusieurs années. Au risque de sa santé, elle a poussé son corps, son énergie mentale et physique, son engagement dans ses fonctions.

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Notre collaboratrice Hélène David a eu l’occasion de s’entretenir avec Manon Massé.

J’écoutais Manon et je me disais que la vie politique peut facilement nous mener là. On s’oublie, on se néglige, on va au bout de son énergie et, un jour, le corps nous rappelle qu’il existe et qu’on le fait vieillir trop vite, trop intensément. Je me considère comme chanceuse d’avoir évité ces problèmes, mais j’ai quand même décidé, en 2018, de me réinscrire au gym, de me payer un entraîneur, de bien m’alimenter et même de cesser complètement la consommation d’alcool ! Oui, un changement draconien, mais ô combien salvateur ! Plusieurs ex-collègues se reconnaîtront dans ce mode de vie et dans les coups de barre à donner en vieillissant. Les plus chanceux le font avant que des problèmes de santé ne les rattrapent. D’autres, comme Manon, sont mis devant l’évidence, mais quel prix à payer et quels risques à courir !

« Je n’ai pas eu peur de mourir, mais j’ai eu peur de ne pas être capable de bien vieillir. » Il y a vraiment pour elle un avant et un après ces interventions médicales. Elle sait que beaucoup de lesbiennes vieillissent seules, peu entourées, mais elle a la chance, dit-elle, d’être en colocation avec Paul, le fils de son ex-conjointe, qu’elle connaît depuis qu’il a 5 ans.

Revenons plusieurs décennies en arrière pour comprendre l’intensité de ses engagements. Étudiante en théologie à l’université, c’est un passage de l’Évangile selon Matthieu, verset 25 de la Bible, qui aurait définitivement scellé son avenir ! « Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; […] j’étais malade et vous m’avez visité ; […] Ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. »

Cette citation est devenue le fondement de sa pensée, mais surtout de son engagement social. C’est le début de ce qu’allait devenir une vie de défense des droits des marginaux et des plus démunis. À cet engagement pour la justice sociale s’ajoutera le féminisme, fortement influencé par ma sœur Françoise : « Elle m’a permis d’intégrer le féminisme, que je vois avant tout comme un humanisme, dans mes réflexions sur la justice sociale. »

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La théologie a influencé Manon Massé dans ses réflexions sur la justice sociale.

De fil en aiguille, Manon s’implique politiquement, se présente pour Québec solidaire à plusieurs élections avant de se retrouver, en même temps que moi en 2014, députée à l’Assemblée nationale du Québec.

Un sentiment d’imposture l’habite. « Le milieu de la politique n’est pas fait pour des gens comme moi ; il faut avoir la couenne dure pour passer au travers de ça. » Ce qui lui a permis de trouver sa place et de la prendre sans complexe ?

Viens marcher avec moi sur la rue, tu vas voir les gens qui ressentent encore aujourd’hui qu’ils ont enfin quelqu’un qui les représente ! Je parle en leur nom au Parlement et dans ce rôle, je ne suis pas un imposteur.

Manon Massé

Ce qui a justement le plus changé en elle en 10 ans de vie politique, c’est l’atténuation de ce sentiment d’imposture, particulièrement après le débat des chefs de 2018. Elle s’y est sentie forte et résiliente.

À la fin de notre rencontre, Manon tient à ajouter : « La théologie m’a permis de reconnaître et d’honorer la dimension spirituelle dans l’humain. La spiritualité, pour moi, c’est le sens de la justice sociale. Où qu’on naisse, on est tous égaux en droit et en dignité. C’est ce qui donne sens à ma vie et à mes actions. »

Tout devait nous séparer, Manon et moi : parti politique, origine sociale, orientation sexuelle, parcours professionnel, lieu de résidence, tout ! Mais en même temps, tellement de choses nous unissent. Jamais je ne me suis sentie aussi proche d’une femme si chaleureuse, empathique et engagée. Elle m’a aidée dans des moments difficiles de mon parcours politique, on a travaillé ensemble et fait adopter un important projet de loi sur les violences sexuelles ; c’est ça aussi l’humanité de la vie, y compris de la vie politique.

« Être moi-même, c’est la quête de ma vie. »

Manon peut se reposer, peut ralentir, prendre mieux soin d’elle. Elle a atteint cette impossible étoile, celle d’une authenticité que personne ne pourra lui ravir.

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