Comment créer des liens avec les personnes en situation d’itinérance plutôt que de les tolérer comme si elles étaient une nuisance ?

L’autre jour, devant la boulangerie de mon quartier, un homme était couché sur le trottoir à quelques mètres de l’entrée. Impossible de ne pas le voir. Certains clients détournaient le regard, d’autres contournaient l’homme, l’air de se demander s’ils devaient faire quelque chose.

Je me suis aussi posé la question : devais-je mentionner sa présence au personnel de la boulangerie ? Aller lui demander s’il avait besoin de quelque chose ? Finalement, je n’ai pas eu à me torturer bien longtemps : quand je suis ressortie, il était parti.

Quelques jours plus tard, en allant rejoindre un ami au restaurant, un jeune homme, bière à la main, s’approche de moi alors que j’attends le feu vert pour traverser. Il me sourit, me dit bonjour, je lui réponds. Jusqu’ici, tout va bien. Puis il se met à crier. J’ai traversé promptement, sans me retourner.

Plus sympathique, il y a cet homme qui, tous les jours de la semaine, s’assoit à l’entrée de mon épicerie. Il salue les gens, leur ouvre la porte. Les gens le saluent en retour et lui offrent parfois de l’argent ou quelque chose à manger.

Des situations comme celles que je viens de décrire font partie du quotidien de bien des Montréalais et, de plus en plus, de résidants d’autres villes un peu partout au Québec.

Les personnes en situation d’itinérance sont plus nombreuses et plus visibles dans nos villes et nos quartiers. Je suis convaincue que la grande majorité des citoyens sont remplis de bienveillance à leur endroit et souhaitent faire le bon geste.

Je ne suggère pas de tous nous transformer en intervenants de rue, mais bien de retrouver notre humanité, de tenter de créer des liens avec nos concitoyens qui vivent des moments difficiles.

L’expérience du terrain

J’en ai parlé avec des experts de la rue, des gens dont c’est le travail d’intervenir auprès des personnes en situation d’itinérance. Je voulais bénéficier de leur expérience du terrain.

Janik Fortin est directrice, pôle projets et développement à la Société de développement social (SDS), depuis une dizaine d’années. La SDS fait le pont entre différents acteurs de la ville (entreprises, organismes communautaires, milieu carcéral, etc.). Elle offre aussi des formations à des agents de sécurité exposés à l’itinérance au quotidien, comme ceux du Complexe Desjardins ou d’Hydro-Québec, par exemple.

Janik Fortin insiste sur l’importance de créer des liens.

On croise souvent les mêmes personnes dans le métro ou dans notre quartier. Un sourire, un “bonjour”, même si on n’a pas d’argent à donner, ça fait une différence. Ce sont des gens avec qui on peut dialoguer. Ils le sentent quand on les ignore.

Janik Fortin, directrice, pôle projets et développement à la Société de développement social

Mme Fortin croit que la peur à l’endroit de l’itinérance s’explique parce qu’on la rattache à la santé mentale et à la consommation. « Mais ils ne sont pas tous là-dedans, assure-t-elle. Et même s’ils consomment un peu, ils ne sont pas agressifs pour autant. »

Plusieurs personnes hésitent à saluer une personne dans la rue de peur qu’elle engage une conversation qui ne finira plus. « Il s’agit d’imposer sa limite, assure Janik Fortin. Il y a une façon polie de dire que tu t’en vas au travail, que tu es pressée. »

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Une femme en situation d’itinérance dort sur un banc de la rue Jean-Talon, sous le regard indifférent des passants.

Et puis, une conversation peut parfois éviter qu’une situation dégénère. « Un commerçant nous a appelés parce qu’un homme quêtait devant son commerce et ça faisait fuir les clients. On est allés lui parler, l’homme s’est tassé de 10 pieds, et on n’a plus jamais eu de problèmes… »

La ligne est parfois mince entre la crise et la psychose. Face à quelqu’un qui crie et qui semble un danger pour lui-même ou pour les autres, il ne faut jamais hésiter à composer le 911, rappelle l’intervenante.

À ceux qui aimeraient en faire un peu plus, Janik Fortin suggère des cartes-cadeaux de 10 $ de McDo ou Tim Hortons. En hiver, les bas chauds sont toujours bienvenus. « Ça peut arriver qu’on nous envoie promener, souligne-t-elle. Mais ton geste de bonté a été posé et, comme je dis toujours dans mes formations, tu n’es pas responsable de la réponse. Tu n’as pas à te sentir mal. La personne passe peut-être simplement une mauvaise journée comme nous en avons, nous aussi. »

Une intervention ponctuelle

Je me suis également entretenue avec les gens de l’Équipe mobile de médiation et d’intervention sociale (EMMIS). Cette cellule d’intervention, qui était à l’origine un projet-pilote de la Ville de Montréal, a pour but de libérer les policiers de tout le travail social sur le terrain. Preuve que cette approche donne de bons résultats : l’EMMIS est maintenant présente dans quatre arrondissements centraux et, si tout se passe comme prévu, on souhaite la déployer dans les 19 arrondissements montréalais. À noter que les citoyens ne peuvent pas faire directement appel à l’EMMIS, qui répond aux appels de ses partenaires (SPVM, STM, etc.).

« Quand les policiers répondent à un appel d’urgence et constatent qu’il n’y a rien de criminel ou d’urgent, on peut prendre le relais, explique Vincent Morel, directeur de l’EMMIS qui est également présente dans le métro. Nous avons des voitures, alors nous pouvons nous déplacer. »

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Rosalie, intervenante de rue, et Vincent Morel, directeur

On est sur la première ligne. Notre intervention est ponctuelle, on répond aux besoins immédiats : manger, prendre une douche, dormir… alors que les travailleurs sociaux vont aider dans la recherche de ressources, le suivi psychosocial, etc.

Rosalie, intervenante de rue pour l’EMMIS

Rosalie voit de plus en plus d’immigrants avec leur valise qui passent directement de l’aéroport à la rue, seuls ou avec leur famille. « Ils ne parlent ni anglais ni français et sont vraiment perdus. On les dirige alors vers les bonnes ressources. »

Une mauvaise passe

« Ce ne sont pas tous les gens dans la rue qui consomment, insiste Vincent Morel, qui aimerait qu’on évite de voir les personnes itinérantes comme un bloc homogène. Deux ou trois malchances dans la vie et, financièrement, on peut se retrouver sans logement. Une séparation, une perte d’emploi, une éviction, une dépendance au jeu, un accident de travail… La personne à qui cela arrive ne pensait jamais se retrouver à la rue. Des fois, ça dure deux mois, des fois, deux ans. Les gens s’en sortent et retrouvent une vie comme avant. »

Je demande à Rosalie ce que lui disent les personnes itinérantes qu’elle côtoie sur nos attitudes. « Ils parlent de nous comme des gens “normaux” », me dit l’intervenante qui, au départ, se trouvait trop sensible pour travailler auprès des personnes itinérantes. Elle craignait de trouver cela trop dur.

« J’ai changé d’idée à force de les côtoyer, ajoute la jeune femme. Ce sont des personnes sympathiques, attachantes. Souvent quand je vais me présenter à eux, ils me disent : “Wow, t’es la première personne qui me regarde ou qui me parle aujourd’hui.” Ce sont des humains comme nous. Ils méritent au moins un “bonjour”. »

Des trucs et des ressources 

211 : information et références pour les organismes communautaires

911 : services d’urgence

Si quelqu’un est en crise dans le métro, pas besoin de tirer la manette d’urgence. On utilise l’interphone pour parler au conducteur et l’aviser de la situation. Il pourra s’assurer que quelqu’un intervienne en station.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Deux trousses de naloxone

Transporter une trousse de naloxone avec soi. Elles sont distribuées gratuitement dans les pharmacies. Il s’agit d’un vaporisateur nasal à utiliser pour quelqu’un en surdose d’opioïde. On trouve également un masque et des gants dans la trousse.

Application mobile SAMIC : on y trouve toutes les ressources selon les problématiques (itinérance, toxicomanie, violence conjugale, etc.) avec les coordonnées et les heures d’ouverture des organismes, l’itinéraire pour s’y rendre, etc. C’est gratuit, on devrait tous l’avoir sur notre téléphone.

Application mobile DEA-Québec : permet de géolocaliser un défibrillateur autour de vous.

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