L’un est allé jusqu’à peindre son garage aux couleurs du drapeau palestinien, l’autre se décrit comme un Juif sioniste sur les réseaux sociaux. Tous deux médecins, Ghassan Boubez et Lior Bibas ont des opinions diamétralement opposées sur le conflit israélo-palestinien. Mais ils sont animés du même désir d’exprimer leur identité. Nous les avons rencontrés.

Des drapeaux pour montrer qu’on existe

En arrivant au domicile du DGhassan Boubez, on comprend ce que signifie l’expression « afficher ses couleurs ».

Sa porte de garage a été complètement peinte aux couleurs du drapeau palestinien. Sur son terrain, des lumières multicolores forment un cœur suivi du mot « Gaza ». Trois drapeaux flottent au-dessus de sa terrasse – celui du Québec, celui de la Palestine et celui de l’Afrique du Sud (parce que le pays a déposé des requêtes contre Israël devant la Cour internationale de justice).

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Le DGhassan Boubez affiche ses convictions propalestiniennes sur sa porte de garage, à Outremont.

Devant le garage, on aperçoit le vélo du DBoubez décoré de drapeaux palestiniens et québécois. Sa voiture est ornée d’une grosse inscription « Free Palestine ».

« C’est quoi, cette folie ? Cette idée de vouloir toujours en mettre plus ? Je me suis moi-même posé la question. Je crois que ça vient d’une peur de l’extermination, d’une peur de l’effacement de la cause palestinienne et de nos droits. C’est une façon de dire : “Nous sommes encore là, nous existons” », dit le DBoubez.

Détail qui n’est pas anodin : le DBoubez habite Outremont, et ses drapeaux flottent dans une rue où habitent et déambulent de nombreux juifs hassidiques.

Il jure pourtant ne pas agir par provocation.

« Mes voisins, je les adore. Pour moi, c’était important qu’ils comprennent que ce n’est pas vers eux que je dirige ça. Je le leur ai expliqué parce que ça peut être mal interprété. C’est une solidarité envers Gaza que j’exprime. Ce n’est pas de l’adversité contre eux », dit ce chirurgien orthopédique du CHUM d’origine palestinienne qui a grandi au Liban.

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Le DGhassan Boubez

Il a fallu du temps, pourtant, pour que le DBoubez ose ainsi s’afficher. Au lendemain des attentats du 7 octobre dernier commis par le Hamas sur le sol israélien, il a adopté un profil bas.

« Il y avait un sentiment d’intimidation et du muselage contre toute expression de solidarité avec la population de Gaza, estime-t-il. L’étiquette d’antisémite était appliquée à tout le monde. »

Lui, pourtant, sentait le besoin de s’exprimer.

« J’avais très envie d’écrire », dit-il. Mais il n’osait pas le faire seul. Qu’aurait-il écrit ? Avertissement : les propos du DBoubez pourraient ici choquer. Je suis loin de les endosser. Même si le médecin ne se dit pas pro-Hamas, le groupe est à ses yeux un « mouvement de libération nationale », pas un groupe terroriste. Le Canada, les États-Unis et l’Union européenne, notamment, considèrent au contraire le Hamas comme un groupe terroriste.

« Un mouvement de résistance national peut commettre des actes qui ne sont pas corrects, mais il faut regarder l’ensemble, dit le DBoubez. On peut dire : cet acte n’est pas correct, on peut l’appeler terroriste ou criminel. Mais [après le 7 octobre], on nous martelait toujours le même discours. »

Le premier ministre du Québec disait : « Nous sommes tous avec Israël. » Mais quand Israël assassinait les gens en Cisjordanie, quand il y avait la colonisation, les villages brûlés, on ne disait pas : « Nous sommes tous Palestiniens. »

Le DGhassan Boubez

Cette chronique n’a pas pour but de trancher ces questions. Je veux plutôt parler de l’espace de liberté qui existe pour afficher sa solidarité et ses opinions pendant un conflit aussi clivant que celui qui flambe entre Israël et la Palestine.

« Ce qui a libéré ma parole, c’est la lettre des 450 médecins en soutien à Gaza », dit le DBoubez. Cette lettre, qu’il a lui-même signée, a été publiée dans La Presse en mars dernier. Elle dénonçait la catastrophe humanitaire à Gaza⁠1.

Au travail, le DBoubez a commencé à porter un bracelet aux couleurs de la Palestine. Puis une cravate sur laquelle il est écrit « Free Palestine ». « Je suis allé en crescendo », dit-il.

Au début, il avait si peur qu’il dit avoir craint de perdre son emploi.

« C’était une possibilité réelle pour moi. J’ai beaucoup réfléchi et je me suis dit que j’étais prêt à prendre ce risque, à m’afficher. Je me suis dit : j’ai 60 ans, je suis à l’aise, je suis privilégié. Si moi, je ne le fais pas, qui va le faire ? », dit-il.

« Finalement, mes craintes étaient injustifiées, constate-t-il. Je n’ai subi aucune intimidation, il y a une très belle atmosphère au CHUM. »

Et dans le quartier ? « Vous soutenez les terroristes », lui a lancé une passante alors qu’il peignait son garage en noir, blanc, vert et rouge. Il en a profité pour jaser avec elle – et le DBoubez, je peux en témoigner, connaît l’histoire du Proche-Orient et du Moyen-Orient sur le bout des doigts et peut en jaser longtemps.

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Trois drapeaux flottent au-dessus de la terrasse du DGhassan Boubez – celui du Québec, celui de la Palestine et celui de l’Afrique du Sud (parce que le pays a déposé des requêtes contre Israël devant la Cour internationale de justice).

D’autres voisins ont plutôt manifesté leur solidarité en déposant des mots de soutien dans sa boîte aux lettres.

Le DBoubez insiste pour dire que son meilleur ami de jeunesse est un juif marocain. Il affirme qu’il éteint les alarmes et autres appareils de ses voisins juifs hassidiques lors du shabbat quand ceux-ci ne peuvent le faire pour des raisons religieuses.

J’ai tenté un court sondage auprès des juifs hassidiques du coin pour voir ce qu’on pense de l’homme qui a peint son garage aux couleurs de la Palestine. Précisons que la plupart des juifs hassidiques sont antisionistes, donc opposés à l’existence de l’État d’Israël.

« Ça ne me dérange pas. Il a le droit de s’exprimer. Je connais le gars : c’est un docteur, un bon docteur et un bon gars », m’a lancé un juif hassidique qui n’a pas voulu être nommé.

Les réactions ont été nettement plus froides chez cette autre voisine juive.

« Il fait ce qu’il veut, on est dans un pays libre. Mais moi, si j’ai de la compassion, je ne l’exhibe pas dans la rue. Vous éprouvez de la compassion ? Priez et allez aider au lieu de vous ridiculiser en hissant des drapeaux », a-t-elle lancé, refusant elle aussi d’être nommée pour des raisons évidentes de bon voisinage.

« Ce que j’exprime, c’est une solidarité avec Gaza, insiste le DBoubez. Ce n’est contre personne. »

1. Lisez la lettre « Nous, médecins du Québec, dénonçons la catastrophe humanitaire à Gaza »

Un viscéral besoin d’agir

Au lendemain des attentats du 7 octobre dernier commis par le Hamas en Israël, le DLior Bibas a senti monter en lui un sentiment bien particulier.

« C’était présent chez mes confrères et mes consœurs et dans la communauté au complet. C’est une sensation que plusieurs d’entre nous n’avaient jamais ressentie de leur vie, comme si on était soi-même attaqué. C’était viscéral comme sentiment, je n’ai pas d’autre mot pour le dire », raconte-t-il.

PHOTO FOURNIE PAR LIOR BIBAS

Le DLior Bibas

Le DBibas est un cardiologue juif dont les parents ont immigré d’Israël. Il a beaucoup de famille en Israël. Ce sentiment d’être attaqué s’est accompagné d’un fort besoin d’agir. Mais que faire, à partir du Québec, face à un conflit qui se déroule à des milliers de kilomètres ?

Avec des collègues, le DBibas a réagi en fondant l’Association des médecins juifs du Québec, qui compte aujourd’hui plus de 450 membres et dont il est vice-président.

Notre objectif était de nous assurer que nos résidents et nos étudiants ne soient pas victimes de harcèlement, d’intimidation ou même de situations inconfortables dans un contexte où l’antisémitisme est en forte hausse.

Le DLior Bibas

L’Association est très active, se réunissant tous les deux jours et échangeant quotidiennement. Elle a notamment publié une réplique dans La Presse à la lettre des médecins pour Gaza⁠1.

« Pour nous, le serment d’Hippocrate va au-delà de la médecine, il y a aussi un rôle sociétal », dit-il.

Le DBibas rappelle que des coups de feu ont été tirés sur des écoles juives au Québec, notamment celle de ses enfants et son ancienne école secondaire. Cela le motive d’autant plus à s’impliquer.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Manifestants pro-israéliens près de l’Université McGill, le 2 mai dernier

« On n’est pas là pour faire de la politique étrangère, mais on sait qu’il y a un lien linéaire, dit-il. On sait que quand ça chauffe au Moyen-Orient, on voit plus d’antisémitisme ici. »

Le besoin qu’exprime son collègue palestinien Ghassan Boubez d’afficher son identité, le DBibas le comprend parfaitement.

« Depuis le 7 octobre, il y a eu vraiment une montée de fierté dans la communauté que, personnellement, je n’avais jamais vue de ma vie », dit-il.

À l’hôpital, le DBibas n’affiche pas ses couleurs israéliennes. « Ce n’est pas le contexte, pas l’environnement pour ça », juge-t-il. Il insiste pour dire qu’il a soigné des patients palestiniens dans le respect et la cordialité.

Mais dans sa communauté, il se qualifie de « leader ». Il est également actif sur X, où il s’affiche comme juif sioniste.

« Pour moi, mes collègues et les membres de notre association, le sionisme, c’est simplement le droit à l’autodétermination des Juifs sur une partie de leurs terres ancestrales. Ça ne veut pas dire que les Palestiniens n’ont pas le droit d’avoir leur pays dans une partie de ces mêmes terres », dit-il.

Encore ici, nous entrons en territoire controversé. Dans nos pages, le professeur d’histoire Yakov Rabkin a écrit que le sionisme était un mouvement qui « affirme que les Juifs constituent un peuple (ou une race) à part qui, ne pouvant jamais s’intégrer dans la société ambiante, a besoin d’un État ». Il affirme aussi que le mouvement « encourage la colonisation de la Palestine⁠2 ».

Je fais ici la même précision que lorsque le DBoubez affirme que le Hamas est un mouvement de libération nationale : cette chronique n’avalise pas ces propos et n’a aucunement comme objectif de trancher ces questions.

Ce qui m’intéresse est le désir d’affirmation. Le DBibas ressent le besoin de se dire sioniste et ne retirera pas le mot de sa biographie sur X.

« Je refuse de l’enlever, parce que je refuse cette définition qui n’est pas la bonne », dit-il. Selon lui, le terme sioniste a été détourné et sert aujourd’hui à canaliser l’antisémitisme.

« Pour moi, mon identité et le fait que je l’exprime sont une question très personnelle, continue-t-il. Certains sont peut-être craintifs, tout le monde est différent. Mais moi je suis très fier de toutes mes identités et je n’en cache aucune. Je suis fier d’être juif, je suis fier de mes origines israéliennes et marocaines, je suis fier d’être québécois, je suis fier d’être canadien. »

Estime-t-il qu’il existe un risque de prendre ainsi position ? Le DBibas affirme que dans d’autres provinces, des médecins juifs qui s’affichent comme sionistes ont vécu des problèmes.

« Au Québec, on n’est pas rendu là, observe-t-il. Je ne pense pas qu’il y ait un risque à avoir cette discussion et à affirmer que je suis sioniste. Et je pense que si ça devient un risque, il faut se poser la question au niveau sociétal. Parce que ce n’est pas normal que dans une ère où on peut afficher toutes sortes d’identités, les Juifs devraient avoir peur d’afficher celle-là. »

1. Lisez la lettre « Mise au point de l’Association des médecins juifs du Québec » 2. Lisez la lettre « Antisémitisme et antisionisme : un amalgame qui mine la paix sociale » Qu’en pensez-vous ? Participez au dialogue