Décréter que le candidat démocrate est « trop vieux » pour briguer la présidence, c’est faire preuve d’âgisme. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de bonnes questions à poser sur la santé du président, que beaucoup voudraient aujourd’hui voir se retirer.

Make America Young Again!

La boutade, qui a rebondi sur le réseau X à la suite du débat présidentiel, n’a pas fait rire le gériatre David Lussier. Rendre à l’Amérique sa jeunesse, vraiment ? En tassant tous les « vieux » du chemin, peut-être ? Et la date de péremption, au fait, c’est laquelle ?

« Je sais bien que c’était une blague », raconte le médecin, joint jeudi. « Mais c’était une blague très âgiste, et c’est venu me chercher. » En quelques mots, il l’a d’ailleurs fait savoir à son auditoire. « La performance cognitive des deux candidats présidentiels actuels ne doit pas inciter à souhaiter que les aînés soient moins présents dans l’espace public », répliquait-il, le 28 juin.

L’âgisme, ou la discrimination basée sur l’âge, est un biais qui fluctue… avec l’âge, évidemment. Un sondage publié mercredi dans le New York Times est particulièrement révélateur de la façon dont on perçoit la vieillesse.

Proportion des démocrates qui sont d’avis que Joe Biden est « trop âgé pour être un président efficace »

  • 45 ans et moins : 77 %
  • 45 ans et plus : 49 %

Source : sondage The New York Times/Siena College publié le 3 juillet 2024 

Comment parler du candidat Joe Biden sans évoquer son âge ? David Lussier répond qu’on peut certainement parler de la capacité de Joe Biden, 81 ans, de reprendre les commandes des États-Unis pour un nouveau mandat qu’il terminerait en 2029, à l’âge de 86 ans. Mais on doit le faire avec les bons arguments.

« Il faut éviter de généraliser », dit le DLussier.

On peut se poser, à juste titre, des questions sur son aptitude à gouverner la plus grande puissance mondiale. Mais on peut le faire sans tomber dans l’âgisme et dire, par exemple, qu’il faut mettre un âge maximal pour se présenter à des élections ou pour occuper une fonction.

Le Dr David Lussier, gériatre, à propos de Joe Biden

Autrement dit : ce n’est pas une question d’âge, dit le gériatre. Ce n’est pas que Joe Biden est « trop vieux » pour être président. C’est une question de santé cognitive et d’aptitude à gouverner. Et ça, c’est une question qui se pose tant à 43 ans (l’âge de JFK lorsqu’il a été élu en 1960) qu’à 73 ans (l’âge qu’avait Ronald Reagan au moment de solliciter un deuxième mandat).

Sauf que… C’est un fait, la vieillesse entraîne une altération des fonctions cognitives. Le niveau de dégradation, selon les individus, ne les empêchera peut-être pas de poursuivre leurs activités professionnelles, comme siéger à un conseil d’administration, gérer une entreprise… ou gouverner un pays. Mais oui, le déclin peut rendre ces tâches plus difficiles.

« Avec le temps, il y a une diminution de l’endurance, une fatigabilité physique et intellectuelle qui sont beaucoup plus grandes, surtout à un âge très avancé », dit le DLussier.

Expression faciale parfois figée, démarche incertaine, voix faible… Le candidat Biden n’est manifestement pas au sommet de sa forme physique, ces jours-ci. Selon The New York Times, qui tient l’information de proches du président, ces défaillances sont d’ailleurs plus fréquentes et plus prononcées depuis quelques mois.

PHOTO ANDREW CABALLERO-REYNOLDS, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le démocrate Joe Biden lors du débat l’opposant à Donald Trump à Atlanta, le 27 juin

Biden devrait-il repasser un examen médical ? Et les électeurs devraient-ils être informés des résultats ? Oui, estime le médecin américain Lawrence K. Altman⁠2, un ancien journaliste qui prépare un livre sur la santé des chefs politiques. « Sa santé est une question trop importante pour lui et pour le pays pour qu’on ne cherche pas une explication médicale à sa prestation lors du débat sur CNN », a-t-il publié cette semaine.

D’ailleurs, écrit-il, Donald Trump, 78 ans, dont les récentes digressions soulèvent aussi des questions sur sa santé cognitive, devrait également se soumettre à un nouvel examen médical – son dernier bilan de santé rendu public date de la dernière année de sa présidence, en 2020. « Le public a droit à des rapports complets sur les examens médicaux les plus récents », estime Lawrence K. Altman.

PHOTO STEVE HELBER, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Le candidat républicain Donald Trump lors d’un rassemblement de campagne à Chesapeake, en Virginie, le 28 juin

Le DLussier, évidemment, se garde bien de poser un diagnostic précis sur les maux qui semblent affliger Joe Biden. Plusieurs affections pourraient expliquer les symptômes captés par les caméras. « Mais c’est certain que ça pourrait être un cas de parkinson ou quelque chose de la même famille. » En tout cas, si le gériatre recevait dans son cabinet un patient présentant les mêmes symptômes, la maladie de Parkinson serait la première qu’il examinerait.

Tandis qu’on parle du parkinson… « Cette maladie a beaucoup de fluctuations », rappelle le médecin. Les gens qui en souffrent ont parfois des moments d’absence… ou des moments où ils « semblent absents ». « Ils semblent avoir des problèmes cognitifs, mais en fait, c’est un ralentissement de la pensée et des actions. Il faut parfois leur donner du temps. C’est comme si on appelle quelqu’un en Afghanistan : on pense que notre interlocuteur n’a pas compris ce qu’on vient de dire alors qu’en fait, la réponse met quelques secondes à arriver. »

Les symptômes de la maladie de Parkinson sont surtout physiques, comme les tremblements ou la rigidité. « Les fonctions cognitives sont atteintes très tard dans l’évolution de la maladie », dit David Lussier. Ce n’est pas parce que la personne semble parfois figée qu’elle n’a pas toute sa tête.

Bref, le gériatre appelle à la prudence avant de baser son opinion sur des perceptions. « On dit que Joe Biden se perd dans le fil de ses pensées », dit David Lussier. « Je vous avoue que si quelqu’un me filmait toute la journée comme on filme Joe Biden, probablement qu’on verrait que ça m’arrive à moi aussi ! » C’est un peu la même chose pour la démarche incertaine et la maladresse, ajoute le DLussier. « On ne devrait pas juger la capacité de quelqu’un à diriger un pays sur le fait qu’il tombe en montant dans l’avion. »

1. Lisez un article du New York Times (en anglais) 2. Lisez le commentaire de Lawrence K. Altman publié sur Stat News (en anglais) Qu’en pensez-vous ? Participez au dialogue