L'auteur est spécialiste en politiques énergétiques et professeur agrégé à HEC Montréal.

Pierre-Olivier Pineau

L'auteur est spécialiste en politiques énergétiques et professeur agrégé à HEC Montréal.

Dans la même semaine, le Nouveau-Brunswick, Terre-Neuve et Labrador et le Québec se trouvent au coeur de l'actualité économique avec un élément commun: le réseau de transmission de l'électricité.

Si les intérêts de chacun divergent, tous s'entendent au moins sur un point: l'accès au réseau de transmission doit être ouvert à tous. Ce réseau comprend toutes les lignes à haute tension qui permettent à l'électricité produite à des centaines de kilomètres d'être acheminée aux consommateurs.

Le Nouveau-Brunswick veut garder la propriété de ses lignes pour «rester maître chez lui», même si toutes les compagnies qui en manifesteront le désir pourront les utiliser, moyennant un péage. Terre-Neuve et Labrador veut pouvoir accéder à un coût et des conditions raisonnables aux lignes québécoises - c'est pour cela qu'elle a porté plainte à la Régie de l'énergie.

De son côté, Hydro-Québec a ouvert son réseau de transmission depuis 1997, par souci de réciprocité face aux États-Unis, où elle poursuit de lucratifs échanges d'électricité, en grande partie grâce à l'accès aux lignes de transmission américaines qui sont ouvertes à tous.

Si tout le monde s'entend, où est le problème? C'est que le réseau de transmission n'est en fait pas un réseau, mais de multiples réseaux, gérés de manière indépendante par chaque province canadienne, et chaque État américain.

La division d'Hydro-Québec s'occupant de la transmission (HQ TransÉnergie) ne répond ainsi qu'à la Régie de l'énergie et à son actionnaire unique, le gouvernement du Québec. Il a en va de même pour les réseaux du Nouveau-Brunswick, de Terre-Neuve et Labrador, de l'Ontario, de New York, etc. Pourtant, tous les producteurs et les gros consommateurs d'électricité empruntent ces «autoroutes d'électrons» pour bénéficier des meilleurs prix, autant à la vente qu'à l'achat.

Tout le monde profite de ces échanges avec le voisin quand l'électricité y est disponible... sauf quand les intérêts d'un vendeur se voient frustrés parce qu'un autre vendeur, moins cher, est accessible grâce au réseau de transmission. C'est pour cela que le Québec, depuis Jean Lesage, s'est toujours montré réticent à accorder un droit de passage à l'électricité du Labrador... à moins que ce soit pour ses propres intérêts (comme dans le cas du Haut Churchill).

Un réseau national aurait l'avantage de permettre de planifier de manière plus cohérente les approvisionnements en électricité: pourquoi choisir de développer la Romaine pour 6,5 milliards de dollars, quand le Bas Churchill (au Labrador) pourrait produire le double d'électricité au même coût? Comment l'Ontario fera-t-elle pour éliminer ses centrales au charbon si elle n'a pas un accès sécuritaire aux ressources hydrauliques du Québec et du Labrador? Comment les provinces maritimes pourront éviter de brûler du pétrole pour produire leur électricité sans un réseau de transmission majeur offrant les interconnexions requises?

Des projets interprovinciaux sont possibles et désirables: rappelons-nous que Lucien Bouchard et Brian Tobin, alors premier ministre de Terre-Neuve et Labrador, ont ainsi annoncé le développement commun du Bas Churchill en 1998, avant de laisser tomber ce projet pour des raisons économiques en 2000. Danny Williams reprend maintenant seul ce projet, mais se heurte au Québec. Hydro-Québec va signer de gaieté de coeur une entente avec le Nouveau-Brunswick, et vise même davantage à l'est, plus au sud aussi, et même jusqu'au Midwest américain! Si beaucoup d'efficacité économique et environnementale pourrait être gagnée, un développement harmonieux demande une plus grande coordination, qui fait cruellement défaut à l'heure actuelle.

Ce projet national, voire intercontinental, d'un réseau d'électricité, offre de multiples bénéfices, mais demande une vision forte et un leadership hors du commun. Il brise en effet les habitudes historiques provincialistes. Pourtant, à l'heure de la globalisation, certaines traditions méritent d'être revues, les échanges d'électricité à travers un réseau national en tout premier lieu.